Elle

Au début, elle avait cru qu’elle serait très heureuse ici. Il lui avait dit : « J’ai trouvé un endroit que tu vas adorer. » Comme il en était persuadé, elle s’était elle-même enthousiasmée. Elle avait aimé la vue sans vis-à-vis, apprécié les grandes vitres et loué le parquet ancien. Aujourd’hui, la cour était devenue triste, les fenêtres laissaient passer l’air froid et le sol grinçait sous chacun de ses pas.

Tous les matins, elle se levait en même temps que lui lorsque le réveil sonnait, à 6h59 précisément. Il bâillait et s’étirait, puis écoutait en somnolant encore les nouvelles rapportées par l’émission radiophonique. Elle sautait hors du lit et s’enfermait dans la salle de bain. Elle observait son visage dans le miroir ; sa peau lui paraissait toujours terne, ses traits tirés et ses cheveux aplatis. Elle effectuait ensuite sa toilette en évitant de croiser de nouveau son reflet.

Lorsqu’il la rejoignait dans la cuisine à 7h15, elle se tenait accoudée devant l’évier, le regard loin derrière la fenêtre. Il déposait un rapide baiser en haut de sa nuque en passant derrière elle, après avoir repoussé machinalement les cheveux qui le gênaient. Il dressait ensuite la table : deux tasses, une assiette, un couteau. Il sortait le beurre du réfrigérateur et l’étalait sur des biscottes craquantes. Souvent, quand il avait terminé, le café qu’elle avait fait partir en arrivant dans la cuisine était prêt. Alors, elle le versait dans les deux tasses. Il croquait et avalait rapidement, en répétant « mais mange, mange un peu, mange quelque chose ! ». Elle haussait les épaules et se concentrait sur l’épais liquide sombre qui fumait sous ses yeux. Il la regardait en souriant. Parfois, il parlait déjà, un flot de paroles s’échappait de lui et elle se demandait s’il l’avait retenu toute la nuit. Parfois, il réfléchissait, l’air sérieux et les sourcils froncés. Mais toujours, il la regardait ; toujours, il souriait.

Lorsque sa tasse était vide, son assiette pleine de miettes, il examinait l’horloge affichant 7h30 et s’exclamait « déjà, déjà ! ». D’un signe de tête elle lui faisait comprendre qu’il pouvait filer sans s’occuper de la vaisselle, sans ranger le paquet de biscottes, sans replacer le beurre au réfrigérateur. Il disait « désolé ! » puis soufflait « merci ». Il courait à la salle de bain se laver les dents, il courait d’une pièce à l’autre récupérant çà et là ses affaires, il courait vers la porte d’entrée et sortait précipitamment un peu avant 7h40, espérant tout haut qu’il attraperait son bus. Il n’oubliait jamais de repasser par la cuisine pour déposer un rapide baiser sur le haut de son crâne.

Puis, il claquait la porte.

Alors, elle respirait.

Au début, elle avait joué à sourire. Elle avait souri des mauvaises nouvelles rapportées par le journaliste de la radio. Elle avait souri de l’heure, toujours la même, à laquelle elle pénétrait dans la cuisine. Elle avait souri de la façon dont il posait les assiettes et de son habilité à tartiner le beurre sur ses biscottes. Elle avait souri de son déversement de paroles comme de ses silences. Elle avait souri de sa précipitation et même du claquement de la porte.

Aujourd’hui, elle ne sourit plus.

Maintenant qu’elle y repense, elle découvre que jamais elle n’a aimé les baisers rapides du matin, déposés par habitude, avec une mécanique de plus en plus huilée et de moins en moins spontanée. Elle essaie de se souvenir de l’harmonie qui les unissait autrefois, ce lien cristallin dont il parle encore parfois, mais elle l’a toujours trouvé fragile et prêt à se briser. Quand elle rentre le soir, elle aimerait pouvoir se jeter dans ses bras, retrouver cette affection exigeante qui l’animait lorsqu’elle l’a rencontré. Depuis quand ne sait-elle plus le faire ? Elle soupire en posant les tasses dans l’évier. Toujours, cette frontière entre eux, cette barrière invisible, cet espace vide.

Elle ouvre les fenêtres au vent léger qui bat contre les vitres. Son regard suit les dégradés de bleus dans le ciel et s’arrête sur l’horizon laiteux et gris. Elle ouvre le robinet, l’eau jaillit avec fureur, brûlante ; elle y plonge la main sans crier, serre les dents et laisse le feu punir ses pensées.

Elle se sait coupable. La solitude, seule, lui apporte l’apaisement. Une rage sourde gronde en elle quelquefois quand il se tient près d’elle. Elle voudrait lui hurler dessus, le frapper même, lui faire mal. Elle lui en veut terriblement de paraître si heureux alors qu’elle n’a plus pour lui qu’une tendre pitié et un morne attachement. Elle voit, surtout, les regards anxieux qu’il lui lance, les gestes maladroits qu’il tente, ses élans fugitifs qui s’égarent. Il fuit ce qu’il a compris : la certitude que jamais il ne pourra la raisonner, encore moins la consoler. Seulement il sait, lui, échapper à cette angoisse. Il la regarde, lui sourit et l’embrasse furtivement. Puis, vite, le bus.

Elle ferme le robinet et observe sa peau meurtrie et rouge.

Un souvenir revient sans cesse. Ils sont installés à une table, dans le restaurant thaïlandais qu’il voulait tant lui faire connaître. Elle n’aime pas l’endroit, elle le trouve bruyant, impersonnel, froid. Elle ne lui dit pas. Il lui raconte en agitant les bras à quel point il a aimé le film qu’ils viennent de voir, il se lance dans un brillant exposé sur l’ingéniosité du réalisateur, il trouve de la grâce dans le moindre plan et de la sincérité dans tous les dialogues. Elle voit comme il essaie de l’emporter avec elle dans son enthousiasme ; mais elle ne répond pas. Elle n’aime pas l’endroit. Elle ne peut pas lui dire, mais elle lui en veut d’apprécier tellement ce lieu. Elle ne comprend pas. Elle déteste la table, les chaises, les serveurs, les gens à côté d’eux, la rue, la nourriture. Tout. Elle le trouve ridicule. Avide, il l’observe à présent, le souffle suspendu dans l’attente de son verdict, persuadé qu’elle ne peut qu’avoir aimé ce chef-d’œuvre de sobriété qu’ils viennent de partager. Ses mains sont posées nerveusement sur la table, ses yeux restent grands ouverts, sa bouche béante aspire de l’air : il attend. « C’est un film de merde. » La honte aujourd’hui ne l’empêche pas de retrouver la jubilation mauvaise ressentie alors. Elle sait qu’elle triomphe. Il s’affaisse sur sa chaise. Elle mange son plat sans daigner le regarder. Il se ratatine. Elle ne parlera plus du repas.

Autrefois elle ne se taisait jamais. Elle se trouve bien silencieuse aujourd’hui. Tout semble s’être tu en elle. Tout, sauf la violence qui l’habite et lui dit : « Ton quotidien me désole, ta médiocrité me navre, ta léthargie m’atterre. » Elle refoule ses exaspérations, elle tait ses renoncements, mais la colère la dévore et la pousse à affronter le vide dont elle tente de se remplir. Le marasme ne lui sied guère, plus elle fuit et s’enferme dans un carcan, plus le monstre la rattrape et la force à regarder la boue dans laquelle elle noie ses espoirs et ses illusions. Elle s’efforce d’échapper à son emprise, de laisser sédimenter ses espérances perdues et de revêtir le masque du bonheur, mais le démon la rattrape toujours.

Elle observe les deux tasses dans l’évier. Elle regarde le parquet sous ses pieds. Elle admire la vue sans vis-à-vis. Comme le silence environnant la terrifie, comme il est loin du grinçant requiem qui perpétuellement se joue en elle. Elle abandonne la vaisselle et s’enferme dans la chambre. Elle s’assoit sur le lit et sent le monstre qui s’installe auprès d’elle. Elle sait ce qu’il exige. Elle écoute les accords lugubres s’imprimant sous sa peau. Elle soupire. Dans une heure, elle doit être partie.

© Texte de Béryl Huba-Mylek

Une réflexion sur “Elle

  1. J’espère que tu l’as ou que tu vas l’envoyer à des revues de littératures, qui pourraient publier ta nouvelle. En tout cas je trouve ton écrit très beau, très doux et en même temps très triste. Tes mots me happent et ne font qu’un fil que je ne peux arrêter. Je le trouve vraiment très réussi !

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