La joie

La fillette plie ses doigts contre sa paume, serre fort, jusqu’à sentir ses ongles s’enfoncer dans sa peau, puis elle déplie sa main et observe les marques blanches, comme des croissants de lune, sur l’épiderme rougi. Elle attend un peu ; la couleur pâle et uniforme revient, les arcs disparaissent avec la douleur. Alors, elle recommence, avec plaisir, à imprimer l’astre de la nuit en quatre exemplaires entre les fines lignes de sa chair.

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Illustration de Juliette Huba-Mylek
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Renouveau

Un matin, au réveil, l’odeur du sel et de la mer lui parvient. Elle cligne des paupières, se retourne dans son lit, prend son oreiller qu’elle serre fort, plongeant son visage dans le duvet moelleux. Il lui semblerait presque entendre chanter les mouettes. Elle aimerait se perdre encore un peu dans le sommeil, seulement elle a quitté l’état particulier mêlant rêves et réalité. Les sens s’éveillent. Il faut se lever. Elle repousse la couette.

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L’obscurité

Elle ouvre un œil. Puis le second. Nuit. Elle referme ses deux paupières. Quelque substance étrange et collante semble recouvrir son bras, alors elle le frappe d’une féroce claque. La douleur l’envahit. Elle rouvre les yeux. Nuit. Ses pupilles scrutent l’obscurité, la fouille, mais tout est plongé dans le noir, les ténèbres deviennent trop profondes pour y déceler le moindre mouvement. Elle referme les yeux. Nuit.

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Monsieur de Clergerie à sa fille

« Tu ne sais rien du monde, tu n’en veux rien savoir, c’est tellement plus simple ! Ta mère prétendait déjà marcher à travers les chemins boueux avec la petite pantoufle de Cendrillon. Oui, il fallait que tu l’apprisses un jour ou l’autre, le monde n’est pas fait pour les anges. Je suis un catholique irréprochable, j’ai consacré une partie de ma vie à l’histoire de l’Église et je te dis : le monde n’est pas fait pour les anges. J’ajoute même : tant pis pour les anges qui s’y hasardent sans précaution ! Tu as beau me regarder de ce regard limpide ! Il est limpide parce qu’il n’a rien vu, rien pénétré. Chacun de nous a son secret, ses secrets, une multitude de secrets qui achèvent de pourrir dans la conscience, s’y consument lentement, lentement… Toi-même, ma fille, oui, toi-même ! Si tu vis de longues années, tu sentiras peut-être, à l’heure de la mort ce poids, ce clapotis de la vase sous l’eau profonde… Hé ! Que voudrait-on de nous ? Des choses impossibles. Il faut d’abord tracer la route, pas à pas, de l’enfance à la vieillesse, tâter chaque pouce de terrain, détendre les pièges, ramper, ramper, toujours ramper. Que diable ! Pour se faire entendre, reconnaître, on doit se mettre au niveau des autres, on ne parle pas debout à des gens couchés. Qui se redresse se voit seul tout à coup. Sommes-nous donc faits pour vivre seuls, je te demande ? Et d’abord, le pouvons-nous ? Ah ! ah ! ah ! oui : le pouvons-nous ? Je te disais que certains jours ton espérance , ton allégresse, ton invraisemblable sécurité me jettent hors de moi, m’enragent… C’est un sentiment bas, n’est-il pas vrai ? Des plus bas, hein ? Je suis sûr que tu le trouves bas ? Allons, réponds donc ! »

La Joie, Georges Bernanos