Shakespeare et Preljocaj

Roméo et Juliette, ballet de Preljocaj, 17, 18, 19 et 20 décembre 2015 à l’Opéra de Versailles.

Lorsque Preljocaj décide d’adapter la plus célèbre histoire d’amour et de haine de Shakespeare, le public peut se montrer sceptique. Toutefois, il parvient à convaincre les spectateurs. Créé en 1990, il y a déjà vingt-cinq ans, le ballet Roméo et Juliette lança la carrière du chorégraphe. Le spectacle, divertissant, joliment mis en scène, puissamment accompagné par la musique de Prokofiev, parfois profondément poignant, est un bel événement.

© Jean-Claude Carbonne 2

En hommage aux ballets qui existent déjà, Preljocaj reprend la musique du grand compositeur russe Prokofiev, mais choisit de livrer une vision très personnelle de la pièce. Il fait notamment appel à Enki Bilal pour les décors, plutôt sobres et imposants. Visuellement, le spectacle est irréprochable. Loin des costumes à la limite du mauvais goût de Blanche Neige, Preljocaj s’amuse avec les déguisements sans rendre le tout ridicule. Les nourrices de Juliette sont de formidables personnages en miroir, vêtus de blanc et de noir, les totalitaires « Capulet » arpentent la scène en ensembles férocement noirs et figés, et les hommes et femmes défavorisés sautent dans des vêtements déchirés. Roméo et Juliette, libres, portent simplement des tenues décontractées. Il y a quelque chose de la bande-dessinée, du film de science-fiction, mais assumé et proprement réalisé.

Les puristes remarqueront que les changements apportés à l’histoire rendent la trame plus bancale : ils auront raison. Preljocaj délaisse l’idée de deux familles qui s’affrontent, et nourrissent l’une pour l’autre une haine violente et inexpliquée. À la place, il confronte une population misérable et exploitée, à laquelle appartient Roméo, à celle privilégiée et autoritaire de Juliette. Le lecteur de Shakespeare sait que Juliette est une héroïne réfléchie plus qu’impétueuse, et si elle ne fuit pas tout de suite Vérone avec Roméo, c’est pour donner une chance à son amour de vivre en paix avec sa famille. Sans les parents des jeunes amants, il devient plus difficile de justifier le stratagème de Juliette. Pourquoi feint-elle la mort, pourquoi ne s’échappe-t-elle pas tout simplement, dès le début ?

© Jean-Claude Carbonne 4

Roméo n’est pas non plus l’homme pacifique shakespearien, et il ne tue pas Tybalt, qui n’est guère apprécié par Juliette. Si un ami de Roméo tombe effectivement sous la brutalité de la classe de Juliette, les transformations ne justifient pas vraiment les rebondissements, souvent précipités. Les raccourcis précipitent la fin du ballet et gênent la compréhension de l’intrigue : pourquoi l’amour de Roméo et Juliette est-il impossible, quel est véritablement le lien entre leur désir et la société totalitaire autour d’eux ? Qu’un monde violent s’oppose à l’amour paraît évident, mais les péripéties sur scène sont parfois maladroites.

Mais finalement, cela n’est pas bien important. Tout le monde connaît l’histoire, et on attend surtout de voir comment Preljocaj, maître des pas de deux amoureux, va donner vie à la passion des jeunes amants. Il y parvient merveilleusement. Portés par de fougueux danseurs, Roméo et Juliette s’attirent irrévocablement. C’est le caractère fusionnel et charnel de la relation qui prime ici. On retrouve les mouvements célèbres du chorégraphe, repris dans Blanche Neige ou Le Parc. Ainsi, Roméo enlace Juliette et tourne, tourne, tourne, la faisant voler autour de lui. Image bouleversante de l’amour « qui donne des ailes ».

© Jean-Claude Carbonne 3

Lors de la nuit de noces, Roméo et Juliette ne peuvent plus se séparer, et autour des danseurs apparaissent d’autres couples enlacés, symbolisant des miroirs. Ce procédé est utilisé dans Blanche Neige, mais ici sert bien mieux : le spectateur comprend les longues heures passées à s’aimer, la renaissance perpétuelle de la passion. Sans doute la plus poétique des danses reste celle de la rencontre des amoureux, évidente. Comme toujours chez Preljocaj, les corps se désirent et s’aiment dans une parfaite égalité. Les mêmes gestes sont repris par l’homme et la femme, l’amour symbolisant leur fusion totale. Si Preljocaj perd la complexité de la pièce, il prouve toutefois que le langage des corps peut être aussi poignant et saisissant que celui des vers.

Les scènes d’amour ne sont pas les seules à construire le ballet. Il faut saluer les remarquables performances des danseurs, la fluidité violente de leurs mouvements dans les scènes d’affrontement, l’expression tantôt douloureuse de leurs visages, tantôt joyeuse, tantôt désespérée, leur maintien tout en légèreté, la folie de leurs portés. Sensuels, Roméo et Juliette sont aussi profondément meurtris. Le ballet se clôt sur leur suicide, en miroir. Comme dans Blanche Neige, Roméo tente de ramener Juliette à la vie, il veut la forcer à danser. Contrairement au prince du conte de fées, il se montre violent avec le corps sans vie de sa bien-aimée, et son chagrin émeut profondément. Mais les larmes coulent lorsque Juliette revient à la vie et trouve son mari comme endormi. La folle passion avec laquelle elle tente de le faire revivre n’a pas d’égal. Si parfois la beauté de la mise en scène, et le sérieux avec lequel Preljocaj livre son divertissement, annihilent l’émotion, elle gagne véritablement le spectateur lors des pas de deux.

© Jean-Claude Carbonne 5

Preljocaj choisit de faire tomber les rideaux du théâtre alors que les corps morts s’enlacent sur scène. Personne ne vient troubler la macabre paix des amants de Vérone. Une inquiétant fumée envahie la pièce. La lumière s’éteint peu à peu. Shakespeare terminait sur l’idée que l’amour est le seul remède à la haine. Roméo et Juliette mouraient, et avec eux la haine. Dans la version de Preljocaj, c’est le désespoir qui gagne, et l’amour s’éteint sans que la haine ne disparaisse avec lui.

© Béryl Huba-Mylek

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