L’amour fou

On ne pouvait pas vivre et être amoureux. Il fallait être amoureux, il fallait n’être qu’amoureux. On ne pouvait plus se souvenir tout à coup qu’on avait faim ou soif, on n’était plus un être humain biologique soumis aux lois corporelles mais une essence, l’essence même de l’amour, non, l’essence de l’autre, l’essence de l’être aimé, particulier, unique. Cet amour-là n’a jamais été, c’est une évidence, c’est un bouleversement si fort qui anéantit tout ce qu’on a été, on n’est plus que pour l’autre, la vie s’arrête, la vie n’est plus, il n’y a plus de vie, il n’y a que le sentiment amoureux, la pensée de l’être aimé, l’attente, toujours, et en sa présence, un besoin de se perdre, de disparaître là, de ne plus jamais sortir de cet instant, et tout le reste n’existe que pour ce moment-là, ces quelques heures (parfois des heures, oui !) passées avec lui, et quand la fin approche, une seule certitude, un seul espoir : cela reviendra. Je vais attendre encore de vivre, de vivre pour être là, avec lui, pour être celle qu’il aime, celle à qui il parle, celle qu’il regarde, et qu’il soit celui que j’aime, celui à qui je parle, celui que je regarde, et quand je suis avec lui, je n’ai plus de corps tellement je suis légère, je n’ai jamais été aussi libre, je n’ai jamais vécu avant puisque je n’étais pas amoureuse, puisque je ne vivais pas pour lui, pour ce moment, pour ce regard, pour toi, toi que j’aime, toi dont je suis amoureuse, toi qui m’as enfermée dans ce temps où je me perds, où je ne suis plus qui j’étais, après ce temps je ne serai jamais, jamais plus qui j’ai été, je serai une survivante, une survivante de cet amour, une rescapée, voilà, une rescapée de l’amour, comme il y en a tant et tant, de tels rescapés, qui croient qu’ils sont nés pour cela, pour cet amour-là, cet exceptionnel être-là, ces rescapés qui tout à coup imaginent que l’on peut ne vivre que de ça, qui oublient qu’ils continuent de manger, de boire, de dormir, qui pensent n’être plus qu’amour, plus que l’autre qu’ils ne connaissent même pas, qui se convainquent que même si tout le monde en parle personne ne l’a jamais vraiment vécu, parce que personne ne peut vivre aussi intensément que cela, personne ne peut vivre cela et s’en remettre, personne ne peut vivre cela et continuer de vivre, non de vivoter, d’aller faire ses courses au supermarché, de prendre des rendez-vous chez le médecin ou chez le dentiste, de rendre visite à sa famille, à ses amis, ça n’existe pas, c’est impossible, c’est la première fois que je, qu’elles et qu’ils expérimentent vraiment, totalement, pour de vrai cet amour, parce qu’un tel bouleversement c’est impossible qu’il arrive si fréquemment, qu’il soit vécu par autant d’êtres humains actuellement en vie et encore moins par tous ceux qui sont morts maintenant, un seul bouleversement comme cela change non pas une vie mais le monde, car c’est le monde qui a changé de trajectoire tout à coup, le Soleil et la Lune ne sont plus les mêmes, je suis autre et c’est impossible que nous soyons tous autres et que tous, tous, nous finissions par continuer de vivre et ne plus être amoureux comme cela, comme là, dans cet instant où tu me regardes, et je te regarde, alors que c’est là, finalement, en t’aimant, en m’effaçant, en m’oubliant, que je meurs. 

© Béryl Huba-Mylek

Le rose du ciel

Il a plu si fort, la route, lit d’un éphémère ruisseau, chauffe maintenant sous un soleil hésitant, des diamants de soleil ici ou là reflètent la lumière d’une tranquille après-midi de mai. Demain, nous pourrons sortir, sans feuille de papier, sans écran numérique pour justifier nos déplacements, nous respirerons l’odeur intense de l’orage qui vient de s’évanouir, et sentirons sur nos peaux l’air encore pur d’un Paris préservé, quelques semaines, de l’activité humaine.

Les fleurs, de l’autre côté des grilles encerclant le parc Monceau, continueront à émettre un parfum que nous humerons de loin, les mains agrippées sur les barres de fer forgé, les yeux rivés dans un Éden au cœur de la ville, que notre présence rend inévitablement plus fragile. L’agitation restera un faible bruissement, tant que les terrasses n’accueilleront pas l’incessant manège des comédies humaines, tant que les salles de spectacle ne s’animeront pas de vertigineux divertissements, tant que la folie artistique n’emportera pas les foules dans les musées aujourd’hui silencieux où les œuvres vivent désormais loin des yeux scrutateurs de leurs commentateurs.

Derrière les murs, au sein des foyers mutilés deux longs mois, combien d’embrassades, combien de sourires, combien de joyeux pleurs et de tristes rires s’accorderont en une étrange symphonie de « ça fait longtemps », « comme tes cheveux ont poussé », « ah… tu m’as manqué ! » ?

Et ensuite, la machine, que nous avons à peine muselée, qui s’est trompeusement tue, va-t-elle repartir de plus belle, et nous entraîner dans cette tornade folle qui couvre le chant des oiseaux, les aboiements nocturnes, les rares coups de sonnette d’un vélo solitaire ?

Infernale mécanique qui devait tisser notre bonheur, mais nous emprisonne de liens que nous avons si peu le courage de rompre, tétanisés par le travail qu’il nous faudra réaliser pour panser les blessures d’une humanité ravagée.

Pour le moment, encore, le ciel changeant, gris, bleu, violet, jaune, blanc, et ce rose, toujours, qui accueille l’aurore et salue le crépuscule. Qui accueillera-t-il lorsque tout sera fini ? À qui fera-t-il ses adieux ?

Survivra-t-il, le rose du ciel ?

En attendant, je l’observe.

© Béryl Huba-Mylek