Les toiles

Le soleil dore les toits d’étincelles, couvre d’une brillante peinture les vitres blanches. Les cris des mouettes transportent l’esprit sur les vagues des lointaines marées, par-delà l’horizon rose et froid de cette journée d’hiver. Elle trie ses vêtements. Elle a d’abord dépoussiéré les bibliothèques où s’entassent ses livres, lissé les draps soyeux du lit et frotté le sol sur lequel se détachent des formes rondes. En pliant ses tenues, elle revoit les scènes qu’elle a jouées dans ces multiples costumes. Elle efface du plat de sa main les faux plis comme si elle gommait les souvenirs, mais ils sont finement cousus dans les coutures. Une ombre passe dans le ciel.

Elle se laisse glisser dans la première toile. Le printemps s’évanouit, une lumière intense consume les trottoirs. Sa haute silhouette surgit au coin d’une rue. Elle s’étonne de cet être finement dessiné, si grand qu’il est comme tiré vers le ciel par d’invisibles mains de marionnettiste. Ses cheveux chatoient sous le soleil, des tâches bleutées miroitent sur l’encre de ses mèches. En quelques enjambées, il est près d’elle, son regard vert la glace, il épouse son visage, gênée elle détourne la tête, d’une voix profonde et basse il murmure quelques mots qui se perdent dans les coups vifs de sa poitrine. Déjà ses pas s’éloignent, il est parti. L’éclair de son passage imprime sur sa rétine ce long corps inconnu.

Elle le retrouve dans la seconde toile, courbé, ses doigts caressant les tranches des volumes épais alignés sur les étagères de la librairie, en quête d’un titre, d’un nouveau voyage littéraire. Son air sérieux l’amuse, ses sourcils froncés au-dessus de ses paupières plissées le vieillissent. Il se redresse, étale sa main sur son torse dans un soupir, ses doigts osseux s’agitent, ils tapent le rythme d’une inexistante musique. Elle s’éclipse.

Elle trace les contours de la troisième toile. La fontaine dans la cour captive son attention. L’eau chantonne une mélodie consolante qui bruisse dans le feuillage d’un arbre penché. Elle ignore qu’il se tient immobile, comme un acteur avant d’entrer en scène, l’étudiant avec l’attention d’un dramaturge choisissant son héroïne. Il répète ses répliques, puis s’avance. L’ombre de son corps s’étend sur elle, d’une main raidit son dos, de l’autre enserre sa gorge.

Les images déferlent ensuite, des instants qui s’entrechoquent, elle les passe sur un fil, étudie leur balancement et puis soudain s’arrête.

Les vagues écrasent les scintillements blancs de l’écume sur le sable humide, les cristaux de sel renvoient vers le ciel les jets dorés de l’astre brûlant. Allongé sur le côté, tourné vers elle, il lit, caressant le papier de son doigt. Elle plisse les paupières derrière ses lunettes noires, contemple le bleu puissant du ciel devenir laiteux en se noyant dans la ligne vaporeuse où il rencontre la mer, suit distraitement les lignes coupantes de son chapeau se dessiner sur sa peau. Une chaleur envoûtante enveloppe ses membres, elle presse le sable incandescent contre sa paume. Des oiseaux crient, survolent les profondeurs transparentes des flots paisibles, passent au-dessus de leurs corps tendus.

Par petites touches, la nuit s’éveille. Des rayons grenat s’étendent derrière les lueurs des lampadaires, les ampoules électrisent les établissements ouverts qui déversent dans les rues une musique assourdissante couvrant le cri de l’océan. Au dîner, le vin coule et les bouteilles aux limpides parois se succèdent. Leurs éclats de voix taisent le tintement des verres. Son rire, vague qui roule et la renverse, laisse sur elle de douloureux chatouillements de douceur. Le repas engloutit, ils sortent s’imprégner de l’atmosphère bouillonnante. Il s’avance, elle recule, il s’approche, elle s’éloigne, il la suit, elle accélère, il l’appelle, elle s’arrête, il tangue, elle le pousse, il la saisit, elle chancelle. Ses mains l’agrippent, elle doit lever la tête pour affronter son regard. Il souffle des arômes boisés d’alcool, la sueur trempe sa chemise, la fumée tiède de cigarette imprègne son haleine, sur son front la moiteur perle. Il imagine leurs caresses et l’entremêlement de leurs corps, décrit sans pudeur les élans de son désir, ces étreintes furieuses l’étourdissent.

Lorsqu’elle libère ses paupières du sommeil, la mer luit sous un soleil agressif. Elle goûte sur ses lèvres un parfum amer, le sel de la bruine marine mêlé aux excès de la veille. Ses mots chantent encore dans son oreille, mais elle ne le trouve pas couché près d’elle. Un bourdonnement incessant agite son esprit, d’une main impatiente elle le chasse, mais l’écho persiste. Elle le retrouve en terrasse échoué sur une chaise. Sa morne expression force la distance, il se retranche derrière un pesant mutisme. Dans un ballet continu la lumière va et vient, bat la mesure des secondes dans ses cheveux noirs. Elle sent cette même cadence affolée cognant contre sa poitrine. Elle l’observe. Sur l’écran de sa peau claire, elle projette les tableaux à venir.

Elle peint la dernière toile face à l’océan. Elle distingue à peine les plis de l’étoffe aqueuse, la houle trace d’invisibles courbes. L’obscurité dérobe l’or flamboyant des flots. Ce bercement mélancolique attise les peines enfouies, la mer enfle des larmes qu’elle retient. Toujours, revenir au silence, à l’espace infini, cet insolent isolement. Elle imagine le tapis de poussières sur lequel l’homme bâtit contre le néant. Les ténèbres recouvrent les empreintes laissées par son imagination.

Elle plie sa dernière chemise. Un frottement anime le salon. Elle se redresse. Un tintement de clés posées sur la table lui répond. Dans l’encadrement de la porte une silhouette noueuse se découpe, ses cheveux dorés captent la lueur hivernal du soleil qui descend.

© Béryl Huba-Mylek

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