Le départ

Tes yeux glissent, épouvantés, sur les ruines de la capitale sinistrée. T’y attendais-tu ? Je te vois descendre à la gare centrale, la main de ton frère dans la tienne, tu serres ses petits doigts tremblants dans ta paume lisse et blanche. La station était-elle rouverte, les rails fonctionnaient-ils, les trains emportaient-ils enfin d’autres passagers que des condamnés ? Je ne t’imagine pas arriver en voiture. Qui l’aurait conduite ? Un oncle, une tante, un voisin, quelqu’un ?

Quel bâtiment tenait encore debout ? Un univers de pierres. Les immeubles éventrés t’ont-ils impressionnée ? Les logements sans toit, sans fenêtre et sans sol, les morceaux de brique, la poussière, un enfer… Les habitants couraient-ils, marchaient-il, étaient-ils, ou le silence écrasait-il encore ce cimetière citadin ? Je dessine ton visage rond, tes pommettes saillantes, je dilue les couleurs pour rendre sur tes pupilles l’éclat perdu de ton regard que j’ai toujours connu un peu ailleurs.

La présence tremblante de l’enfant près de toi te donne peut-être du courage. Celui d’observer les rues désolées, de prendre bientôt un oiseau de fer pour t’envoler, de retrouver des parents que tu n’as jamais côtoyés. Jeune fille, loin d’être adulte encore, un peu gauche dans tes gestes, naïve de caractère. Tes cheveux sont-ils longs ? Ou flottent-ils déjà au-dessus de tes épaules ? J’ignore si tu es plutôt blonde, plutôt châtain. Je passe dans une mèche une pince ou une barrette pour dégager ton front.

Je te couds une jupe sobre, je boutonne ta chemise blanche, simple, et je te confectionne des souliers noirs vernis. Ta peau doit être plus douce encore qu’aujourd’hui. Le temps a dévoré tes jambes mais seules deux profondes rides marquent ton visage, coulant le long de ta bouche. Ton épiderme reste lisse, page blanche non chiffonnée et mystérieusement juvénile, un rappel de cette jeunesse trop vite essoufflée par l’Histoire.

Quelle idée te fais-tu de la France ? Tu remercies ceux qui te guident vers l’avion, dziękuję, connais-tu le terme français ? Depuis combien de temps sais-tu que tu pars pour Paris ? Vous deviez tous vous retrouver un jour dans la campagne de l’Est où tu as grandi. Les bottes sombres ont tout détruit, l’écho de leur talon hante ton pays. Tu pars pour le mien, celui dont, pour le moment, tu ne connais rien. Celui dans lequel je ne suis pas, puisque tu es au début du roman qui précède mes pas.

L’appareil infernal signé d’une croix rouge s’agite. Ton frère, terrifié, t’aide à rester calme, alors que les bombardiers du ciel tourmentent peut-être ton esprit. Je te devine le rassurant en prévoyant vos retrouvailles avec votre mère, avec votre père, ces inconnus habitant une terre étrangère. Tes pupilles se plantent dans les siennes, peut-être lui chantonnes-tu une mélodie apaisante. Il sourit faiblement. Des secousses le figent. Ton voyage commence. Jamais plus tu ne vivras là-bas, babcia.

© Béryl Huba-Mylek

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