Si

En répétant inlassablement ce petit mot, cet adverbe musical prometteur de merveilles, je réinvente le monde et, en quelques phrases, je transforme le réel.

Je t’assois près de moi alors que la lumière dans le jardin décline, tes yeux brillants se posent sur l’univers où j’ai grandi, je te raconte les souvenirs déformés d’une joyeuse enfance gribouillée.

Si j’avais préféré les héros forts et durs, les êtres combattants repoussant leurs limites et remportant toutes les victoires, caricaturaux êtres de papier préparant aux batailles et apprenant à se protéger, ton rire accompagnerait mes confidences.

Si je pouvais te murmurer comme j’ai choisi de toujours miser sur mes capacités, de croire en ces fées vieillies des contes qui comblent de vertus les petits endormis dans leurs berceaux et les dotent d’ensorcelants pouvoirs, tu serais apaisé.

Si je confiais joyeusement au temps les dés de l’existence, espérant le meilleur et restant aveugle au pire, comme je saurais te rassurer sur notre avenir et combler tous nos silences de tendres et patients sourires.

Si devant des ruines j’imaginais de somptueux palais à rebâtir et décidais de construire de solides murs, je t’encouragerais à m’aider dans cette longue et pénible aventure et tu aurais à jamais la force d’avancer.

Si je supportais d’entendre résonner d’intolérables mensonges, d’observer de méprisables combines et de goûter au sel des hypocrites, je ne serais jamais sceptique et je te pousserais à embrasser les hommes sans les juger.

Si je te révélais enfin le secret de l’insouciance, te léguant sans scrupules comment rester toujours enfant, écrasant tout sur ton passage et ne t’arrêtant pas pour réfléchir aux souffrances, j’étirerais sur ton visage la grimace de l’innocente joie.

Si je ne passais pas des heures à concevoir ces dimensions parallèles dans lesquelles nos doubles s’agitent bien plus favorablement qu’ici, je serais sans doute en plein vol pour une voluptueuse destinée de délices.

Si je me convainquais que pour te garder il fallait te persuader, que pour te libérer il convenait que je sois autre, que pour me dégager il suffisait de répéter cette note trompeuse.

Alors je n’aspirerais plus à déformer l’univers pour faire rentrer dans une boîte minuscule cette violente espérance.

Je ne jouerais que six notes sur ma portée, je ne chanterais plus jamais cette folle amie et j’oublierais que tu n’es pas installé à mes côtés.

« Si ».

© Béryl Huba-Mylek

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