Ton frère

Quelque part, tu es à moi. Ou bien tu es comme moi. Quelle différence ? Je suis à toi aussi. Je suis comme toi aussi. Il me semble que ce que tu ressens je le vis, et ce que je vis tu le ressens. Lorsque nos regards se croisent, les pensées s’envolent. Je comprends ce qui se trame dans ton cerveau. Tu perçois la moindre de mes réflexions. Les paroles qui ne tarissaient jamais entre nous sont devenues inutiles. Un geste, un soupir, ou le silence. Et je sais. Et tu sais. Du moins, cela avait toujours été.

Et puis maintenant, non. Cela ne marche plus. J’ai essayé de t’échapper. J’ai essayé de ne pas vivre avec toi. J’ai tenté de fuir, de sortir de la bulle, de notre bulle, de vivre avec les autres. J’ai voulu exercer mon pouvoir. En jouir. J’ai voulu appartenir à ceux que nous regardions. Mais apprendre à imiter, ce fut ne plus être qui j’étais. À force de jouer, je suis devenu mon mensonge. J’ai toujours cru que je pourrais revenir. Je ne doutais pas que tu m’ouvrirais les bras. Tu me demanderais comment s’était passée cette aventure et quels mystères j’avais percés. J’aurais été ton espion. Celui qui est allé découvrir. J’aurais eu suffisamment d’informations pour nous deux. Pour toi et pour moi.

Mais non. Je suis parti trop loin. D’abord, je n’ai pas voulu revenir. Et puis, je n’ai plus pu revenir. Maintenant, il est trop tard. Je le vois dans ton regard. Je t’ai perdue. Tu me scrutes comme tu scrutes les autres. Avec la même curiosité. Tu m’observes avec le même intérêt. Ni plus. Ni moins. Et tu m’ignores, aussi, à ta façon, discrète et légère. Sans mépris. Ce que je trouve plus terrible encore. Le mépris implique la reconnaissance. Tu ne me reconnais pas. Tu n’as même plus conscience de moi. J’ai disparu de la bulle. Je ne la vois même plus. Peut-être as-tu changé d’habitat. Peut-être vis-tu dans une autre sphère. Celle que nous partagions, l’as-tu détruite ? Ou bien l’ai-je détruite en te quittant ?

Ma sœur. Ma moitié. La blondeur de nos cheveux et le noir puissant de nos yeux. La pâleur de nos peaux et la finesse de nos doigts. Ces boucles folles qui encadraient nos visages. J’ai rasé mes cheveux, tu attaches les tiens haut sur ton crâne. Ma peau a pris la teinte sombre des journées passées au soleil alors que la tienne devient de plus en plus diaphane. Mes doigts se sont musclés, les tiens sont plus maigres qu’autrefois. On m’assure désormais que j’ai plutôt les yeux bleus ; les tiens restent couleur encre et d’un regard violent tu abaisses les paupières de ton entourage. Nous étions jumeaux. Me voilà seulement ton frère, te voilà seulement ma sœur. « Ah oui, dans la forme des yeux peut-être… » « Le nez ? » « Il y a un petit quelque chose ». Un petit quelque chose. Ils craignaient notre ressemblance. Maintenant, ils moquent seulement ta différence. Jamais, toutefois, en ma présence.

Je voudrais ne pas être un criminel. Tu me répondrais sans doute que je ne le suis pas. Mais je me sens coupable. J’ai l’impression de t’avoir laissée aux griffes d’un monde dont j’ai eu peur. Et tu dois affronter les regards de ceux qui peuplent mon nouveau pays. Je le sais, tu ne nous vois pas. Je le sais, nous ne pouvons t’atteindre. Mais j’entends les rumeurs, j’entends les bruits, je vois les regards et les sourires, et ta solitude, profonde, si profonde. Toujours, pourtant, elle reste dénuée de la tristesse de ceux qui peuplent les coins de couloirs.

Sur ton visage, je ne lis plus aucune terreur. Tu ne te crispes pas sous la douleur d’un coup porté par un être invisible. Tu ne t’arrêtes plus soudainement dans la rue. Tu ne trembles pas devant le vide. Tu ne repousses plus les fantômes autour de toi. Que s’est-il passé ? En t’abandonnant seule aux ténèbres, t’ai-je rendue plus forte ? Es-tu aujourd’hui une puissante combattante ? Ou bien, et ce serait sans doute pire, les as-tu apprivoisés ? Serais-tu devenue une des leurs ? Je te vois t’effacer, chaque jour un peu plus. Parfois, quelques heures suffisent, tu me parais plus lointaine, comme morte. Alors j’ai peur. Car tu vas réellement t’évanouir. Je le sens. Et je n’ai plus la force qu’il faut pour t’obliger à me voir. T’obliger à rester. Surtout, je n’en ai plus la légitimité.

© Béryl Huba-Mylek

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