La leçon de piano

D’abord, pousser la lourde porte d’entrée d’un bel immeuble haussmannien, voisin de celui où Barbara naquit. Au printemps, les cris joyeux des enfants du square des Batignolles résonnent encore un peu alors que le sombre vestibule m’engloutit. Les talons de mes chaussures tapent contre le sol, l’écho répète leur musique. J’attends toujours un peu avant de sonner, écoutant l’œuvre qu’un enfant avant moi apprivoise patiemment. Je préfère les vacances, car alors c’est elle qui s’entraîne, et je peux m’enivrer un peu de son magnifique jeu.

Le son strident de la sonnerie m’apaise, je sais que la leçon va commencer. Je l’entends se rapprocher, si elle n’est pas seule elle s’excuse, autrement sa voix ne s’élève qu’une fois qu’elle m’a ouvert. Elle m’accueille toujours avec le même « bonsoir », quelque chose à la fois de sec et de doux. Parfois nous nous serrons la main, parfois l’une la tend et l’autre ne réagit pas assez vite, un malaise devrait se faire mais non, on passe à autre chose tout de suite. Un chat traîne toujours, parfois deux, parfois trois, elle me parle du quatrième mais je ne l’ai jamais croisé.

Quelques fois j’arrive trop tôt, elle me laisse m’asseoir sur un petit tabouret dans le couloir de l’entrée, dans une semi-obscurité. Des tentures sont accrochées partout, une étagère en face de moi croule sous les bouteilles de lait. Souvent, l’un des chats s’approche de moi, ronronne, se frotte à mes jambes. Je le caresse et le chatouille. Les jours où il est courageux, il saute sur mes genoux. La plupart du temps il s’en tient à une lointaine séduction. L’odeur de renfermé me surprend toujours, la litière doit y être pour beaucoup, mais étrangement ce parfum me plaît.

Lorsque je rentre dans le salon, je m’émerveille encore du nombre de bibliothèques dans lesquelles s’entassent uniquement des partitions. Tout me paraît tapissé, des draps jetés sur un vieux canapé, des tapis, de lourds rideaux tirés devant les fenêtres. On ne voit jamais vraiment la lumière du jour, des lampadaires sont constamment allumés. Lorsque je m’installe devant l’instrument je suis intimidée. Je ne sais pas bien faire vibrer ce Steinway and Sons, sous mes doigts il reste désaccordé. Sous les siens jamais.

Les touches sont jaunies, dures, certaines plus enfoncées que d’autres. Les noires luisent comme au premier jour. Elle me rappelle à chaque séance que je dois régler le tabouret. Elle ne me regarde jamais tout à fait dans les yeux lorsqu’elle parle, peut-être à cause de son strabisme, que je ne remarque plus vraiment, je trouve même que cela lui donne un certain charme. Elle est parfois vêtue de robes à grosses fleurs, parfois avec des pantalons très colorés et des chemises bariolées, parfois tout est sobre et seul du vernis teinte sa silhouette. Toujours elle se tient mal dans ses tenues féminines qui pourtant lui siéent.

Sa voix n’est pas imitable. Il y a l’accent japonais qui me perd parfois, une tonalité grave qui n’est pourtant pas masculine, quelque chose de rauque et d’un peu rude, et lorsqu’elle rit c’est formidable. Elle mange les mots, avale les voyelles, je me concentre pour la comprendre. Avide de savoir, je lui pose des questions sur les compositeurs, les mouvements, les accords et les mélodies. Alors elle me raconte des anecdotes, se lève et va chercher ses partitions, me montre différents passages, différentes notations, m’expose à l’histoire musicale et tente de m’inculquer les clés d’un solfège qui me semble mystérieux.

Elle n’est jamais cassante sans jamais être enthousiaste. D’un mot elle dit ce qui va, de plusieurs ce qui peut être changé. Elle s’adapte à mon humeur, elle met des limites à mes envies d’apothéose sonore hors de ma portée, mais elle n’hésite pas à me pousser lorsqu’elle estime que je feignante et ne fais pas ce que je peux. Parfois je lui demande de m’aider, et alors débute un petit concert privé.

Lorsqu’elle cherche un morceau à me faire travailler, elle tourne parfois les pages de plusieurs dizaines de partitions qu’elle a tirées de leurs étagères. Je vois toutes ces notes qui défilent, elle les suit des yeux et je sais qu’elle entend la musique. Tant qu’elle n’a pas posé ses doigts sur le clavier, je ne peux que regarder cette graphie magnifique que je sais lire mais pas écouter.

La leçon terminée, elle note l’horaire du prochain cours, me laisse gratter les oreilles d’un, deux ou trois chats, me serre vivement la main devant la porte avec un bref « allez hein bonne soirée » et me voilà de nouveau dans le vestibule sombre. Un autre élève sans doute va arriver, rarement je l’ai croisé. Je ressors persuadée que chaque jour pendant des heures devant mon piano je vais m’entraîner, et que la prochaine fois c’est moi qui pourrais l’enchanter. Ces rêves gouldiens me tiennent un moment sur le chemin. Qui sait, demain peut-être je me réveillerai grande musicienne. En attendant, j’irai la voir rue Brochant.

© Béryl Huba-Mylek

 

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