Les boîtes

Avoir été cataloguée « bizarre ». Et après tout, s’il faut rentrer dans une boîte, pourquoi pas celle-là. Mais dans cette catégorie, découvrir trop de personnes qui font claquer le terme comme un étendard, se pensent mieux car différents et ne cessent de souligner l’étonnement des autres à leur égard, avec une vanité cachée insupportable. « Étrange », « spéciale », « bizarre », même utilisés par les autres de façon méliorative, me laissent un goût de triste mélancolie. Ne pas appartenir aux autres n’est pas si beau que cela semble l’être, romancé dans la fiction.

Les boîtes dans lesquelles nous enfermons les autres ne nous aident pas à comprendre le monde. Elles lui donnent l’apparence de la simplicité avant de finir par nous déboussoler. Labelliser les émotions et les sentiments bien gentiment finit par devenir terrifiant. On sort son dictionnaire, on énonce implacablement la définition d’un nom, tout ce qui ne s’y apparente pas ne sera que mensonge. On refuse alors l’ambiguïté, on se désole des nuances, on rejette la complexité.

Toutefois, se vautrer dans l’ambivalence n’aide pas plus à avancer. On décrète alors qu’il n’existe aucune vérité. Le règne de l’opacité rassure les âmes égarées, celles trichant avec elles-mêmes, se moquant des hautes idées puisqu’elles sont incapables de sincérité. Les premières, elles étalent des étiquettes sur les fronts de leur entourage. Elles peignent leurs propres façades avec l’idée d’aider leurs semblables à les identifier. Elles jouent cartes sur table mais leur jeu est truqué. Surtout, ne pas laisser tomber le masque, feindre, prétendre et parjurer, elles se leurrent et perdent des heures d’abord à s’oublier.

Les autres, tous les autres, ces autres, ces « ils » dont je fais partie dans la masse compacte. La tranquillité de la foule, l’anonymat de la pluralité, un être parmi tant, on pourrait m’effacer impunément. Dès qu’il faut s’exprimer, être vivant et exister, rencontrer les regards perplexes essayant de vous ranger. On se demande dans quel catalogue on peut vous intégrer. Sans doute ai-je également voulu vous nommer, m’apaiser en justifiant vos actes et vos idées par les boîtes dont vous sortiez.

Il n’y a pas de notice. Je ne trouve pas le mode d’emploi. Ni le mien, ni le vôtre. Vous êtes, tous, si complètement, parfois douloureusement, parfois joyeusement, « étranges », « spéciaux » et « bizarres ». Tous prenant part à la folle course dans les supermarchés à la recherche des poupées sortant des boîtes de carton rangées sur les rayons. Ces modèles lisses et plastifiés auxquels personne ne correspondra tout à fait.

Ma boîte à moi, je l’ai brûlée. J’espère qu’aucun avatar ne me suivra jamais.

© Béryl Huba-Mylek

2 réflexions sur “Les boîtes

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