À une disparue

Elle reposera, poussières, dans une urne inhumée dans la tombe de sa grand-mère. Elle reposera. Poussières. Dans une urne.

Inhumée. Dans la tombe. De sa grand-mère. Reposer. On ne repose pas. On meurt. On est mort. Poussières. Le feu brûle le corps. Une urne. Rien à signaler.

Inhumée. Dans. La. Tombe. Pas dans sa tombe. Dans la tombe. De sa grand-mère. Sa grand-mère est sous terre. Pas son père. Pas sa mère. Pas son grand-père. Eux, ils inhumeront. Ils enterreront. Leur fille. Leur petite-fille. L’enfant.

La disparue est morte.

Il y a tout ce que je ne sais pas. La mèche de cheveux, frange vraiment, qu’elle replace souvent sur le côté. La façon dont elle se penche sur la copie pour y écraser le stylo-plume. Les notes, rapides, qui s’inscrivent sur la page vierge. Les collants noirs, les petites ballerines, les jupes et les robes qu’elle favorise.

Elle avait 26 ans.

« Je pars sereine. Je vous aime. »

On ne décide pas de ne plus vivre. Le suicide n’est pas un choix. On ne choisit pas de mourir. On ne voit plus rien. Plus rien d’autre. On veut faire disparaître la souffrance. Mais la souffrance ne disparaît pas. Alors on disparaît soi.

Mais il n’y a pas de soulagement. Le mort ne ressent pas de soulagement. Elle est morte. Mais elle n’est pas soulagée. Elle n’est pas sereine. Non. Elle n’est plus. Plus rien. Elle a disparu. Sa souffrance avec. Mais ses batailles aussi. Toutes les luttes qu’elle a entreprises contre la maladie. Tous les jours où elle a continué. Ou elle a dit, malgré tout, qu’elle devait vivre.

Anna Karénine au dernier moment ne veut plus mourir. Il est trop tard.

Elle meurt.

Se suicider, ce n’est pas tant se tuer qu’anéantir l’espoir. Le sien propre. Mais celui des autres, surtout. Celui des autres, surtout.

On ne meurt pas lorsque l’on a 26 ans. On ne se tue pas à 26 ans. Pas lorsque l’on est brillant, que l’on a le monde à ses pieds. Que la famille nous entoure, les amis nous soutiennent, les professeurs nous prouvent leur admiration. Pas lorsque l’on on a tout. Tout, entre les mains.

On meurt à 26 ans. On se tue à 26 ans. Lorsque l’on pense trop aux autres, ceux du passé, écrasés, humiliés, massacrés. Ceux d’aujourd’hui, que l’on ne peut pas plus sauver que les fantômes qui nous habitent. Et ceux de demain, les inconnus, effrayants, monstres parmi les monstres, qui prouveront que nous avons été inutiles. Incapables de rien changer, nous les avons laissés venir dans un univers où les horreurs se répètent.

On se supprime lorsque l’on ne peut plus supporter la tristesse qui nous attend tous les matins au réveil et nous borde chaque soir au coucher. Lorsque la lumière fugace des instants de joie ne parvient plus à illuminer les ténèbres dans lesquelles nous nous sommes enfermés.

Tu es morte, tu es morte. Et je ne te connaissais pas. Je ne t’aurais jamais connue. Tu aurais vécu, tu aurais continué ta petite vie, ta brillante petite vie. Tu serais morte autrement. Plus vieille, de toute façon. Peut-être très vieille. Mais je n’aurais pas su qui tu étais. Tu es morte. Et dans la mort, je te connais. Dans la mort, je te comprends.

Non, je ne sais pas qui tu es. Je ne connais pas ton passé. La seule chose que tu as désormais. Et qui ne t’appartient même plus, qui appartient à ceux qui penseront à toi, avant de t’oublier, ou de mourir à leur tour. Je ne te connais pas.

Mais je connais les ténèbres.

Je connais les sourires glaçants du monstre qui nous tient aux entrailles. Je connais les élans d’amour lancés et puis perdus dans l’océan de larmes dans lequel on se noie. Je connais les prières. Les prières faites à un dieu auquel on ne croit pas. Je connais la chair qui tremble lorsqu’un auteur écrit ce que l’on ressent, précisément ce que l’on ressent, et que l’on découvre qu’il en est mort, mort de supporter cela, ces sentiments dont on peut avoir peur, dont on peut se moquer, dont on ne peut s’empêcher, tout de même, d’admirer la pureté. Ces sentiments qui ne mènent, finalement, qu’à une chose, après avoir enflammé notre âme et parfois celles des autres, qu’à cette fin, cette mort violente que l’on s’inflige, que ce soit au bout d’une corde ou d’un fusil, dans l’absorption de drogues ou par un saut dans le vide. La destruction. J’élimine.

Mais pas de ma main. Pas demain.

Mais toi, comment te faire revenir ? Car tu devrais être là. Le doute ne me taraude pas sur ce point. Tu devrais être là. Tu devrais lutter. Ici. Encore. Et encore. Tu devrais être, Chère disparue, tu devrais être. Et tu n’es plus.

Tu n’es plus, et tu ne sais pas.

Tu ne sais pas ce que tu as causé en partant. Tu ne sais pas que ta meilleure amie a dit « à bientôt » le jour de ta cérémonie d’honneur. Tu ne sais pas qu’il y a eu cela, pour toi, une cérémonie d’honneur. À laquelle des étrangers, des gens qui te connaissaient de loin, ont assisté. Des gens qui avaient reçu le mail de ce professeur d’université, bouleversé par ta disparition. Tu as surgi dans les vies de tes anciens camarades de classe, un jour de juin, il faisait sans doute beau, et le texte qui accompagnait la photo de ton visage souriant leur apprenait que tu étais décédée.

Tu ne sais pas cela, toi. Ces yeux que l’on observe, ce regard que tu nous lances. Mais tu n’es plus là. Tu nous regardes d’un autre temps, déjà.

Tu ne sais pas les larmes de ta mère, le souvenir de toi que raconte ton père, le silence de ton frère. Tu ne sais pas l’impact. L’hommage qui dit la douleur, l’insoutenable, les mots durs que l’on tait. Tu ne sais pas que ta meilleure amie t’a découverte. Y as-tu pensé ? Qui va découvrir mon corps sans vie ? Avant de t’endormir, as-tu pensé, une seconde, une seule seconde, « je voudrais être vivante lorsque l’on me retrouvera » ? As-tu rêvé ? Ton corps a-t-il lutté à ta place ?

Qu’importe. Qu’importe, tu ne t’es pas réveillée.

Tu ne sais pas.

Sais-tu ?

J’aimerais que tu saches. J’aimerais qu’ils sachent. Tous ceux qui ont disparu. Ceux qui se sont tués, « en état de légitime défense », et les autres. Tous. Les morts. Je voudrais qu’ils sachent. Mais ils ne savent pas. Ils ne peuvent pas savoir.

Tu étais là. Tu ne l’es plus.

C’est aussi dramatiquement simple que cela. Ah, c’est beau, hein, le suicide. Oui, c’est courageux, le courage des désespérés. Comme c’est romantique. On parle de fulgurance des grands esprits. Mais de nombreux grands esprits fulgurants n’attentent pas à leur vie. Et de nombreux esprits moins vivaces s’éclatent d’une balle. « Elle a choisi ». Elle a choisi quoi ? Qu’a-t-elle choisi ? Mais rien ! Rien ! On ne peut pas choisir ce que l’on ne connaît pas. Choisir la mort, c’est choisir la vie mais en laissant les autres porter le fardeau dont on se débarrasse bien tranquillement à la sortie. Voilà, j’ai vécu, jusqu’à 26 ans, et puis je suis morte. Car je n’en pouvais plus.

Non, tu es morte car tu n’as pas attendu d’en pouvoir à nouveau.

Il faut dire la lâcheté du geste. Il faut le dire. Toi, ta souffrance, valait-elle celle de tous les autres ? Étais-tu plus importante que tous ceux qui t’entouraient ? Quoi, tu croyais que ton mot les aiderait ? Que personne ne se sentirait coupable, délaissé, triste, malheureux, déprimé ? Désespéré, même ? Que croyais-tu ? Rien ? Justement ! L’empathie, ce sentiment exacerbé qui bouffe, qui nous fait tout voir en noir, qui nous fait haïr l’Homme et tout ce qu’il a créé, cette empathie pour les opprimés devait te servir à ressentir les émotions de ceux qui t’entouraient. Ils le méritaient. Que tu te dises, « mais, et cette personne, et celle-ci, et celle-là, et cette enfant que j’ai croisée dans la rue hier, si elle l’apprend ? ».

On ne vit pas seulement pour soi. Pas seulement. On doit être l’argument principal. Mais les autres sont ceux qui restent lorsque l’on ne peut plus. Ils sont ceux pour qui l’on reste. On ne vit pas que pour soi. On n’appartient pas qu’à soi.

Se tuer, c’est estimer que l’on n’habite pas les autres.

Te tuer, toi, à 26 ans, avec les promesses que l’avenir t’offrait, c’était criminel.

C’est criminel.

Ah, je ne crois ni au ciel ni à dieu ni aux dieux.

Mais je crois aux êtres humains. Dans leur horreur. Et le reste. Tu l’écris. « Je vous aime ». Je vous aime. Comme tu aurais voulu savoir, si tu étais ce « vous », comment, pourquoi, et surtout quel remède ? Comme tu aurais voulu te sauver, si tu n’avais pas été toi.

Elle est morte. Elle avait 26 ans. La vie lui avait laissé tout le temps.

Les absents ont toujours tort. Comme il est aisé de jeter sur toi la faute. De t’estimer coupable d’un geste qui m’horrifie. Mais que je comprends. Qui est coupable ? La nature fait naître des handicapés de toutes les sortes. Problèmes de vue, de respiration, de cœur, de motricité, d’intellect, problème de tout. La merveilleuse science nous permet de les aider voire de les soigner. Mais les handicapés de la vie tout court ? Pas de remède. On ne va pas te shooter de médicaments jusqu’à la fin. Tu pourrais être le maillon faible. Tu l’as été. On ne peut pas forcément en guérir. On ne peut pas forcément être soigné.

Tu t’es battue, Chère disparue, tu t’es battue. Tant que tu as pu. Tu as perdu. Mais tu t’es battue. Tu es une victime de guerre. Une victime du monde, une victime de nous, une victime de toi-même, une victime, une de plus, de l’humanité telle qu’elle est, telle qu’elle a été, telle qu’elle sera, toujours. Une foule de suicidés t’a précédée. Un cortège t’accompagnera.

Le dernier homme sur Terre, le suicide, est-ce qu’il le tentera ?

© Texte de Béryl Huba-Mylek

Une réflexion sur “À une disparue

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