L’obscurité

Elle ouvre un œil. Puis le second. Nuit. Elle referme ses deux paupières. Quelque substance étrange et collante semble recouvrir son bras, alors elle le frappe d’une féroce claque. La douleur l’envahit. Elle rouvre les yeux. Nuit. Ses pupilles scrutent l’obscurité, la fouille, mais tout est plongé dans le noir, les ténèbres deviennent trop profondes pour y déceler le moindre mouvement. Elle referme les yeux. Nuit.

Il lui arrive souvent d’imaginer les monstres tapis dans l’obscurité, sortant de leurs cachettes lorsque la lumière s’est éclipsée. Elle frisonne des inventions de son esprit, un soupçonneux toucher se glisse le long de sa nuque, une poigne gluante saisit soudain sa cheville. Elle s’effraie des pâles images s’attachant à sa rétine.

Surtout, elle tremble à l’idée des insectes. Elle les voit, quelquefois, dans un coin de sa chambre, immobiles. Toujours, leur taille paraît démesurée. Elle imagine leurs nombreux petits yeux noirs luisant dans l’obscurité. Elle les voit aussi, minuscules et multiples, courir sur le plancher dans une même frénésie, grimper sur toutes les surfaces et envahir son lit. Elle se raconte si bien ces histoires, sa respiration s’en trouve altérée, elle croit manquer d’oxygène, elle s’étouffe. Alors elle allume la lumière, pour se rassurer, et parfois même elle se lève, elle ouvre la fenêtre, elle entrebâille les volets pour inspirer une grande bouffée d’air frais.

Toutefois, ces insectes imaginaires, les monstres gluants, les vampires assoiffés de sang, les informes créatures rampant au sol, tout cela n’est rien lorsqu’elle considère la cruauté humaine. En pleine lumière, sous un soleil éclatant, ils plongent le monde dans la plus totale obscurité, celle des ténèbres de l’esprit vidé d’espoir et de fantaisie. Cette obscurité la terrifie bien plus que la nuit s’étendant chaque soir sur la ville.

Des images foudroyantes la désarçonnent, la mort faite homme, le diable portant un masque ami, le Mal absolu incarné en son frère. Ces figures démoniaques règnent en maîtres incontestés sur quelques territoires, quelques périodes de l’Histoire. Leur humanité la glace, elle remarque le timbre de voix du tyran, la façon dont il replace ses cheveux, le rire qui gronde dans sa gorge, les ténèbres ne cachent pas l’homme.

Elle tremble de la folie qui habite certains regards, mais plus encore de la bêtise qui ravage les esprits.

Sur sa peau, elle sent le soleil, le soleil qui baigne la Terre en temps de guerre, le soleil qui accompagne les massacres, le soleil qui réchauffe les viols, le soleil qui assiste aux tortures. Elle sent ce soleil briller fortement alors qu’ils exécutent des innocents ; elle tâte la douce chaleur des rayons alors qu’ils abattent leurs frères par millions.

Voilà l’obscurité totale.

À moins qu’elle ne soit dans sa tête. La Faucheuse grignote son esprit et lui murmure « succombe-moi ». Elle voit tout à travers le voile du deuil. À gauche, à droite, elle tourne, elle tourne, toujours le voile la suit, entrave ses mouvements et jette une ombre triste sur le monde environnant.

Triste folle, où qu’elle regarde les monstres affluent, anéantissant son innocence, réveillant la bête endormie en elle, l’amie mélancolie se nourrissant de sa lumière.

Les néons artificiels illuminent la planète. Elle ne voit que l’obscurité, ici ou là ponctuée d’une vague clarté. L’artifice ne lui a jamais été. Elle éteint la lampe de chevet.

Elle ferme les yeux. Nuit.

© Texte de Béryl Huba-Mylek

3 réflexions sur “L’obscurité

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