La bulle

Il se remettait à parler de lui à la troisième personne. Dans sa tête. Une petite voix commentait ses faits et gestes, détaillait ses pensées, analysait ses émotions. Il faisait souvent cela lorsqu’il avait besoin de prendre du recul avec lui-même, lorsque la douleur était trop intense pour qu’il puisse l’assumer. Il se retirait, se retranchait à l’intérieur de son être. Il devenait alors une petite voix et se racontait de loin.

Il utilisait la troisième personne, un peu comme un narrateur qui partage une histoire, un narrateur omniscient capable d’avoir accès même aux plus profondes pensées du personnage, qui explique le contexte échappant au héros, qui se fait ironique, empathique ou clairvoyant. Il sentait bien qu’il redevenait fou. Une petite folie ordinaire, rien de trop sérieux bien sûr. Une idiote maladie se traduisant par un constant mal-être, des larmes intarissables, une irritation perpétuelle pour oublier qu’on est simplement désespéré.

Cette voix qui raconte sa vie le rassure. Il se sent suivi. Épié. Habité, même. Il n’est pas tout seul. Il pense que, malgré tout, on veille sur lui. Quelqu’un est capable de le voir. Quelqu’un le comprend. Quelqu’un l’entend. Évidemment, il sait bien, au fond, qu’il se parle à lui-même, ou parle de lui-même. D’ailleurs, la petite voix n’hésite pas à être mordante, blessante. Elle le connaît si bien. Elle sait raviver les blessures, appuyer exactement là où cela fait mal. Parfois, elle lui rappelle à quel point il est pathétique, comme il se montre ridicule et faible. Cette petite voix lui crie qu’il n’est qu’un grand romantique qui n’a pas appris à grandir, qui ne sait toujours pas réfléchir. Un être misérable écartelé entre sa terrible lucidité et sa sensibilité exacerbée. Un écorché vif inadapté à la triste lâcheté des hommes et leur médiocrité. La voix n’oublie pas de souligner qu’il est, dans ses espoirs d’absolu et ses élans sincères, le plus médiocre de tous. Puisqu’il sera toujours dupé.

Seulement, étrangement, cette voix l’aide à tenir. Il n’est toujours pas silencieux. Il vibre encore de mots, même si tous sont sévères. Et puis, il trouve une certaine fierté à se dire que son discours diffère encore de celui des autres. Il imagine leur voix, la petite voix qu’ils entendent, ceux qui se contentent, ceux qui s’accommodent ou qui se mentent. Oui, il éprouve une exaltation proche de l’ivresse dans l’espoir d’être encore intact malgré les ravages du temps. D’être toujours vrai. De pouvoir encore rentrer dans sa bulle et écouter cette petite voix grinçante illustrant sa vie à coups d’adjectifs acerbes. Tout simplement parce que cette voix parle encore. C’est le silence qui l’effraie. Il trahirait sa défaite. Tant que la voix parle, il vit encore. Même si c’est pour se faire du mal, protégé dans sa bulle, il joue avec ses mots. Et dans les piques, dans les petites meurtrissures, se glissent parfois des mots doux rappelant que le narrateur ne peut se départir d’une profonde tendresse à l’égard de son personnage. Bien qu’il soit profondément ridicule, il a cet éclat qui attire, cette fougue qui le tient, ce désespoir d’exalté, trois tributs à rendre à ceux qui ont du coeur. Encore.

© Texte de Béryl Huba-Mylek

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