La Crise

Il faut combler le silence, surtout ne pas laisser d’ouverture, tu dois te vider pour qu’elle existe, entièrement dévouée à t’écouter sagement. Fais-la vivre. Assomme-la de tes souvenirs, de ta vie, tes mots doivent l’envahir, la couvrir. Ne cesse pas, surtout pas. Fais tout sortir. Ne t’inquiète pas, elle te poussera quand il faudra, elle t’aidera à livrer tes confidences les plus intimes, celles qui stagnent en toi, que tu n’oses pas même écrire, de peur qu’un jour quelqu’un lise la crasse qui t’habite. Dis-lui tout, elle peut laver, emporter, effacer, ne rien laisser d’autre qu’un sourire et l’espérance que tu cherches, celle non pas juste d’exister mais d’être, véritablement. Elle te dévorera des yeux, elle acquiescera et sourira, elle te montrera ce qu’il y a de plus beau en toi, et tu t’attacheras à cette image un moment, cette splendeur soudainement révélée, tu caresseras ce tableau fabuleux, ce portrait improbable d’un être si parfaitement contraire à ce que tu croyais être mais, qu’au fond, tu savais pouvoir devenir. Tu t’abîmeras dans ce miroir déformant sculpté dans la cajolerie.

Elle sera partie quand tu ouvriras les yeux.

Seule, elle doit s’affronter elle-même, elle doit se préparer pour faire face au monstre, ignorant toujours combien de temps cela va durer. Cela. Cela qui commence d’abord dans la poitrine. Quelque chose comme un haut le cœur, tout de suite suivi par un terrible pincement incandescent. Chaque fois, elle souhaiterait qu’il s’agisse d’un futile picotement, s’illusionnant fatalement sur la nature de son malaise. D’un coup, la gorge est prise, un assaut parfaitement maîtrisé, tout le cou brûle de l’intérieur, un astre enflammé s’impose et la voix ne passe plus, seuls les sanglots peuvent franchir cette douloureuse frontière.

Non content de rendre muet, le monstre dévorant la trachée s’installe avec délice dans le ventre, creuse à faire vomir, se tournant et se retournant dans son terrier de sang. Le cœur s’agite, secoué par les mouvements intempestifs qui soudain animent le corps. Ses battements s’intensifient, il tape, tape, tape, alors elle presse sa main sur son sein gauche, elle écrase ses doigts dans sa peau. Des pensées inquiètes se succèdent dans son cerveau, sa raison veut l’apaiser, tout peut s’arrêter là, il suffit d’écouter, de respirer, de bloquer, tout stopper. Il suffit d’être raisonnable.

Il est trop tard.

La partie, toujours, est jouée d’avance. Elle se bat, tous les jours, toutes les heures, toutes les secondes. Et le temps, surtout, le temps entre les secondes. Une perpétuelle lutte contre l’étincelle, le grain de sable qui enraye la machine, l’image, le son, l’idée, le rien. Surtout cela, le rien qui peut enclencher le mécanisme terrifiant de la crise.

Le cerveau se tait bientôt, réduit au silence. Paroles avalées, mots envolés, l’état a quelque chose de primitif. Ses genoux lâchent. C’est au sol qu’elle doit se retrouver. C’est à terre qu’elle doit continuer. C’est dans la soumission qu’elle subit. Ses mains restent serrées contre son torse comme si elle tentait de retenir le sortilège, d’étouffer le démon à l’intérieur d’elle. Maintenant, il s’exprime pleinement.

Maudit renard, il se prélasse dans ses entrailles, il ne la lâche pas. Il s’amuse de sa comédie, des sourires qu’elle offre sur commande, de sa feinte gaieté. Il rit du masque figé derrière lequel elle cache la flamboyante nature du mal. Il rit de la crasse des autres qu’elle passe son temps à essayer de laver, de leur peine qu’elle veut soulager. Comme si elle pouvait tout supporter !

Tu peux bien t’animer, lui dit-il, tu peux bien écouter, observer, être là pour eux. Leurs voix résonnent dans le vide. Ils te parlent et tu réponds, mais qui te voit vraiment ? L’illusion d’un contact fort et vrai te tient, une heure, une minute, une seconde même. Et le temps, surtout, le temps entre les secondes. Tu te crois libre dans l’échange et l’abandon aux autres. Mais toujours, ils partent. Moi, je reste, dit le renard. Toujours. Encore. Inlassablement.

Parle-lui, parle-lui, parle-lui. Il faut combler le silence. Surtout ne pas laisser d’ouverture. Tu dois te vider pour qu’elle existe, entièrement dévouée à t’écouter sagement. Fais-la vivre. Et en te confiant ainsi à elle, baisse ta garde, abandonne ton armure, pose tes armes. Alors, j’attaque.

© Texte de Béryl Huba-Mylek

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