Roméo et Juliette par Branagh

ROMEO AND JULIET
Crédit : Johan Persson

Subtil, Kenneth Branagh ? Rarement. Efficace ? Assurément. Grand amoureux de Shakespeare, marchant sur les traces de Lawrence Olivier, il s’efforce d’apporter sa touche personnelle aux grandes-œuvres de William. Jusqu’au 13 août, il présente sur la scène du Garrick Theater, à Londres, sa vision de Roméo et Juliette. Le maître mot de cette mise en scène très cinématographique : divertir.

Dès l’ouverture, le ton est donné, l’adaptation sera résolument visuelle. Chaque metteur en scène situant la pièce dans l’Italie des années 1930 ou 1950 donne de très bonnes justifications à ce choix finalement peu original. Pour Kenneth Branagh, il est clair que les décors et les costumes du XXe siècle permettent une adaptation chic et « sexy », avec robes de couture qui virevoltent, talons qui claquent et coiffures sophistiquées pour les dames, lunettes de soleil, chemises bien coupées et costumes pour les messieurs. Il cite d’ailleurs La Dolce Vita comme inspiration à cette vision mafieuse et luxurieuse.

ROMEO AND JULIET
Crédit : Johan Persson

Le rideau s’ouvre sur un tableau plongé dans une semi-obscurité très travaillée. Le prologue sert, comme dans les tragédies antiques, à présenter l’histoire. Ici, les personnages sont illuminés lorsqu’on parle d’eux, ils avancent presque au ralenti, comme s’ils dansaient. Roméo et Juliette, joués par Richard Madden et Lily James, apparaissent comme dans les vidéos promotionnelles de la pièce, très sensuellement attirés l’un par l’autre, peut-être un peu trop comme dans une publicité de parfum, mais passons… Car la suite ne sera pas tout à fait ce qu’on croyait.

Il était permis de craindre le pire. Kenneth Branagh a repris une bonne partie du casting de son laborieux Cendrillon. Déroutant critiques et spectateurs, il a déclaré que le grand Derek Jacobi jouerait Mercutio, l’acteur étant pourtant quelque peu âgé pour interpréter l’ami d’un Roméo à peine sorti de l’adolescence. Choisissant le glamour, la beauté et la « sexy attitude » pour une campagne un peu ridicule, il paraissait miser sur une adaptation théâtrale mièvre et « au goût du jour », c’est-à-dire formatée comme une publicité.

ROMEO AND JULIET
Crédit : Johan Persson

Tout n’est pas réussi dans ce divertissement de qualité. La musique, lorsqu’elle n’est pas diégétique, ne sert qu’à souligner ce que le spectateur devrait ressentir à travers l’interprétation des acteurs. Écueil de réalisateur ? La musique participe toutefois à cette impression d’un film classieux monté sous nos yeux. Difficile par contre de comprendre le choix anachronique d’une musique un peu techno au bal, surtout lorsqu’elle est coupée pour laisser Juliette chanter un air un peu niais (paroles shakespeariennes détournées, d’ailleurs). Applaudissons par contre les chants religieux du Frère Laurent qui accompagnent les morts de la tragédie.

La plupart des comédiens sont convaincants, le prince mis à part. Richard Madden ne s’en sort pas si mal, même s’il ressemble plus à Roméo qu’il ne l’incarne : il ne sombre jamais dans le ridicule, amuse dans les moments de comédie et parvient à nous faire verser quelques larmes. Le jeu de Lily James frappe un peu par son maniérisme, toutefois elle s’en libère au cours de la pièce et entraîne le spectateur dans l’évolution complexe de Juliette en incarnant avec conviction une large palette d’émotions. Le grand Derek Jacobi fait son show avec une joie fort communicatrice ; Michael Rouse est absolument parfait en Lord Capulet ; Samuel Valentine joue admirablement Frère Laurent ; Jack Colgrave Hirst accompagne avec énergie Mercutio et Roméo dans le rôle de Benvolio ; Tybalt frôle la caricature mais reste terrifiant.

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La scène de rencontre entre Roméo et Juliette déçoit un peu, sans doute car le bal n’est pas le moment le plus réussi du spectacle. L’échange de regards entre les jeunes amants est noyé sous l’éclairage et la chanson de Juliette parasite cet instant magique. Toutefois, il y a suffisamment d’alchimie entre Lily et Richard pour croire en la naissance rapide de leur amour.

Le reste fonctionne finalement bien. Oui, Kenneth Branagh plonge le spectateur dans un univers « too much », avec clichés italiens (plusieurs petites répliques en « langue originale » ponctuent d’ailleurs la représentation), terrasses de café et expressos, cheveux gominés, beaux jeunes gens et vilains parents, sensuelles rage, amitié et amour… Mais en l’assumant, comme il assume l’aspect très cinématographique de la représentation théâtrale. Surtout, sa lecture de la pièce n’est pas dénuée d’intelligence.

ROMEO AND JULIET
Crédit : Johan Persson

En effet, Kenneth Branagh a compris le plus important : Roméo et Juliette est la pièce des contretemps. Le rythme endiablé avec lequel il fait se suivre les scènes s’accélère dans la deuxième partie de la représentation et ne se calme qu’une fois les deux amants réunis dans la mort. S’il fait de la première partie, jusqu’au meurtre de Mercutio, une comédie aux accents tragiques, il parvient avec brio à opérer le tournant vers les larmes et l’angoisse. Les changements de décors, bien plus qu’au début, se font rapidement sur scène, avec ces colonnades qui se lèvent et redescendent comme les barreaux solides d’une prison.

Ainsi, à partir du moment où Juliette apprend que son père veut la forcer à épouser Pâris, les changement de décors la font passer successivement de sa chambre à l’église, à sa chambre de nouveau. Elle revêt les voiles du mariage et du deuil avec une rapidité effrayante : le destin est en marche. L’étau se resserre autour des amants et l’urgence dicte leurs comportements : ils courent sans cesse, ils se trompent, ils interprètent et ne patientent jamais, l’horloge joue contre eux.

Romeo and Juliet Garrick Theater 2016 1

Surtout, Kenneth Branagh parvient à faire de Lord Capulet un personnage complexe et terrifiant qui justifie à lui seul l’extrémité à laquelle Juliette est poussée. L’un des mystères de la pièce réside dans ce personnage, dont les décisions hâtives et contradictoires précipitent la tragédie. Rarement son rôle aura été aussi intelligemment pensé qu’ici. Michael House fait de Lord Capulet un homme trouble, fébrile et imprévisible.

Visiblement proche de sa fille, qui lui dédie d’ailleurs une chanson lors de son premier bal, il refuse de la donner en mariage à Pâris et pousse au contraire le jeune homme à la séduire. Il estime sa fille trop jeune et affirme qu’elle a son mot à dire dans une éventuelle union avec un homme. Pourtant, la mort de Tybalt le pousse à assurer, tout à coup, que Juliette serait très heureuse d’épouser Pâris. De père aimant et compréhensif il devient tyran et terrible.

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Les mots de Shakespeare soulignent l’instabilité du personnage, mais il est rarement permis de réaliser à quel point il est lié à la tragédie. Souvent montré comme comique dans la première partie de la pièce, la violence dont il fait preuve par la suite contre sa fille paraît toujours surprenante et les spectateurs rient parfois encore alors qu’il gifle Juliette. Ici, ce n’est pas le cas.

Lors de la scène du bal, Kenneth Branagh laisse déjà paraître la folie sourde du père, qui se montre presque aussi violent que Tybalt et perturbe le bal en remettant le jeune homme à sa place. Juliette s’inquiète d’ailleurs et il la rassure d’un geste et d’une parole rapides. On sent que ce n’est pas la première fois qu’il éclate ainsi devant sa fille. Sa femme paraît terrifiée par son époux et n’ose le contredire, même quand elle réalise à quel point il a tort en forçant, puis en avançant le mariage de Juliette et Pâris. Lorsque sa violence éclate véritablement contre sa fille qu’il bat et humilie, le public pétrifié ne peut que comprendre la décision de Juliette : feindre la mort.

ROMEO AND JULIET
Crédit : Johan Persson

La violence est partout dans cette adaptation et toujours elle éclate de façon stupéfiante. Presque drôle au début, où les jeunes Montaigu et Capulet semblent incapables de se croiser sans s’aboyer dessus, elle devient inquiétante puis aberrante. Voilà ce que dit Shakespeare, voilà ce que rappelle Kenneth Branagh : la violence à Vérone est une aberration, la violence tout court un crime. Pourquoi Capulet et Montaigu se haïssent-ils ? On l’ignore.

Pourtant, Tybalt a décidé de mettre à mort Roméo qu’il ne paraît même pas connaître. Cachés derrière des colonnades, chacun d’un côté de la scène, Roméo et Juliette attendent de pouvoir se retrouver après avoir échangé leurs premiers regards. Tybalt se tient entre eux deux, ignorant qu’il est observé, après avoir été humilié par Capulet. Vers qui se dirige sa colère ? Roméo, qui ne lui a rien fait. Il crie vengeance sur scène, séparant déjà, par son impétueuse haine, les deux adolescents qui s’aiment.

ROMEO AND JULIET
Crédit : Johan Persson

Roméo lui-même, dans cette vision de la pièce, n’est pas dénué de violence. Il empoigne Benvolio avec force dès le début et s’il prône l’amour il n’en maîtrise pas moins l’art du combat. Lorsqu’il tue Tybalt, c’est en l’égorgeant. Il n’hésite pas une seconde avant d’assassiner Pâris. Plus surprenante peut-être, mais justifiée également, est la violence de Juliette. Elle gifle avec force sa nourrice qui insulte Roméo et menace de se pendre devant elle, entourant son cou de la corde qui devrait aider Roméo à la rejoindre dans sa chambre. Plus tard, elle promet de s’ouvrir les veines devant Frère Laurent. Juliette crie, hurle mais assure aussi avec un calme glaçant qu’elle peut se donner la mort elle-même s’il le faut.

Benvolio apparaît souvent, comme Roméo, en pacificateur, désireux de calmer le jeu. Ici, nullement. À peine une indécision avant de se lancer contre Tybalt dans la scène d’ouverture, il participe pleinement aux rixes. Mercutio insiste d’ailleurs sur ce point, rappelant à quel point il est aisé de l’énerver. Les jeunes gens de Vérone s’activent sur une poudrière. Il est normal qu’elle finisse par prendre feu. Les meurtres sont rapides, sanglants, jamais comiques. Mercutio est tué presque par accident, mais il est le seul personnage à avoir sorti l’épée pour s’amuser. Peut-être essayait-il de dédramatiser cette haine viscérale dans laquelle Tybalt se complaît ? Sa mort marque la fin des rires endiablés, la tragédie a sonné.

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Donner le rôle de Mercutio à Derek Jacobi se justifie par la lecture que Kenneth Branagh fait du personnage. Roméo décrit son ami comme un homme qui aime s’entendre et parle pour se divertir lui-même. Cela n’est pas faux. Mercutio est celui qui amuse, celui qui pousse Benvolio et Roméo à faire de même, à jouer, à plaisanter. Loin du Mercutio moqueur et impétueux auquel on s’attend souvent, Derek Jacobi propose un clown attendrissant et digne. Sa leçon : rire de tout. Ses apparitions s’accompagnent de jolies idées de mise en scène, comme le moment où Benvolio lui mime ce qu’il doit dire ou lorsqu’il chante à la nourrice ce qu’il pense d’elle.

Chacune des plaisanteries de Mercutio se terminent sur un petit « boom boom » : voilà son arme, l’humour. Il paraît opposé à la violence ambiante. Il ne provoque pas, il tente de faire sourire. En cela, son rôle devient profondément tragique. Vieil homme amusé et amusant, il finit mortellement blessé par un conflit auquel il ne prenait nullement part. Même lorsqu’il prend le comportement de Roméo pour une soumission humiliante, il ne peut riposter qu’avec une pitrerie. Figure de mentor pour Benvolio et Roméo, il est sacrifié sur l’autel de la haine. Lui qui rappelle à Roméo qu’il n’est jamais autant lui-même que lorsqu’il rit s’éteint dans une dernière boutade. La fête est finie.

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Crédit : Johan Persson

Surtout, le Mercutio pensé par Derek Jacobi et Kenneth Branagh est un pendant de la nourrice de Juliette. Le jeu de la symétrie intéresse particulièrement le metteur en scène. Souvent, Roméo et Juliette se tiennent d’un bout à l’autre de la pièce, face à face, séparés par des barrières matérielles ou immatérielles : Tybalt, le balcon, le jour, la mort. La nourrice pousse Juliette à vivre et profiter ; le personnage de Mercutio, ici, en fait autant. Les deux personnes plus âgées, plus expérimentées aussi, tentent maladroitement de transmettre leur expérience : la vie doit être vécue avec légèreté pour être supportable. Boutades, plaisanteries et potaches remarques ne sont que des appels à cette légèreté qu’ils enjoignent les plus jeunes d’adopter.

Cette même leçon est prodiguée par le Frère Laurent, le plus homme finalement de tous les hommes de Vérone. Quand tous roulent des mécaniques, se cachent derrière des lunettes de soleil ou paradent en costumes, il s’intéresse aux plantes et porte une morne soutane. Toutefois, il se montre enjoué et fort, sage et réjouissant. En donnant le rôle de Mercutio à un homme âgé, Kenneth Branagh avait trouvé un mentor pour Roméo. Il lui fallait alors un ami de sage conseil, et c’est une trouvaille également d’avoir fait du Frère Laurent ce jeune homme futé, passionné et résolu. S’il échoue dans sa tentative pour sauver Roméo et Juliette, il parvient toutefois à amener la paix à Vérone. Son message, simple, résonne à la fin de la pièce comme un sombre avertissement : il trébuche, celui qui court trop vite.

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Kenneth Branagh ne s’est pas trompé non plus en insistant sur le rôle de Juliette, véritable héroïne de la pièce. Seul personnage a véritablement évolué au cours de la tragédie, elle devient adulte et assume ses choix. Au début, elle apparaît en simple pyjama blanc, couleur s’il en est de l’innocence et de la virginité. Elle n’écoute que d’une oreille ce que raconte sa mère, s’appuie sur un pied au sol en le tournant à la façon d’une petite enfant, fait la roue et se mord les lèvres. Elle rit beaucoup avec sa nourrice qu’elle câline facilement. Au bal, elle apparaît excitée comme une puce et fait une révérence un peu ridicule : une fillette qui paraît pour la première fois dans le monde. La chanson qu’elle entonne, elle la dédie à son « papa » avec un rire aigu d’adolescente enjouée.

Puis elle rencontre Roméo. Lily James parvient à rendre naturel le changement qui s’opère en Juliette. Elle découvre l’amour avec un étonnement ravi, embrasse avec passion et s’amuse follement de ce désir qui monte en elle. Kenneth Branagh n’ayant peur de rien, il la fait paraître au balcon avec une bouteille de champagne dont elle s’enivre, ce qui explique sa déclaration d’amour lancée dans une nuit où se cache Roméo et permet de s’amuser de cette scène de balcon devenu trop souvent clichée. Bien vite, Juliette réfléchit. Elle ne veut pas des baisers volés et des discours, elle attend l’amour fidèle et profond du mariage : Lily James incarne alors la sensualité plus adulte de Juliette qui s’impatiente en attendant sa nuit de noces.

ROMEO AND JULIET
Crédit : Johan Persson

Lorsque la tragédie frappe à sa porte, Juliette est prête. Elle ne reste pas à se lamenter au sol, en larmes, comme son cher Roméo. Avec une vive énergie, Lily James peint la résolution grandissante de Juliette. Son visage s’obscurcit, ses manières disparaissent, si elle crie encore sa voix se fait moins tremblante et les accents aigus de fillette s’atténuent. L’actrice sait exprimer le désir, le désespoir, le courage de Juliette. Fébrile et forte tout à la fois, elle touche surtout dans la scène où elle se convainc de boire le poison qui l’emporte au royaume des ombres. Dans sa chute vers une artificielle mort, elle entraîne un tissu blanc qui l’ensevelit déjà. La lumière se concentre sur ce pauvre corps, déjà cadavre, qui ne se réveillera que pour serrer une dernière fois Roméo dans ses bras.

Kenneth Branagh est-il passé toutefois à côté de la passion de Roméo et Juliette ? Pas de bouleversante évidence quant au couple formé par Lily James et Richard Madden. Toutefois, ils marchent suffisamment bien ensemble pour que le spectateur pleure de leurs derniers adieux. Kenneth Branagh termine la pièce sur la paix sinistre qui unit Montaigu et Capulet. Dans les bras de Roméo, Juliette ensanglantée repose. Les amants sacrifiés baignent dans une lumière divine. Tableau subtil ? Non. D’ailleurs, la musique nous rappelle qu’il faut pleurer ; mais le divertissement a fonctionné.

© Béryl Huba-Mylek

2 réflexions sur “Roméo et Juliette par Branagh

  1. Les photographies donnaient déjà assez envie d’avoir un aperçu live de la pièce. La critique en s’intéressant à des aspects très divers de la mise en scène en livre une image séduisante et pousse à jeter sérieusement un œil à la version filmée de la représentation, lorsque celle-ci sera disponible !

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