La Guerre et la Paix

Attention, il est préférable d’avoir lu La Guerre et la Paix pour lire cet article.

En littérature, le chef-d’œuvre impose le respect et la crainte. Celui qui a terminé son Zola au lycée reçoit des regards étonnés ou méchants : alors voilà, lui, il arrive à les lire, les chefs-d’œuvre. La Peste et Voyage au bout de la nuit font partie de votre bibliothèque ? Mais les avez-vous réellement lus ? Les avez-vous compris, dans ce cas ? Et qu’aimez-vous vraiment dans ces ouvrages ? Et alors, ce sont véritablement des chefs-d’œuvre ? Ne faut-il pas être un peu… snob pour lire ces ouvrages ? Non ? Lire La Guerre et la Paix aujourd’hui, n’est-ce pas un peu prétentieux et…suranné ?

Quelles tristes et déplorables pensées.

Tolstoï a écrit pas moins de huit versions de La Guerre et la Paix, sagement recopiées et corrigées par sa femme Sophie. La dernière version rédigée, la plus courte, a été expurgée d’une bonne partie des réflexions tolstoïennes de l’auteur. S’en priver serait terrible. Quitte à lire cet extraordinaire ouvrage, autant y aller franchement : Le Livre de Poche propose une version en deux tomes de près de deux milles pages qu’il est un régal de dévorer une par une.

Pourquoi lire La Guerre et la Paix ? N’est-ce pas fastidieux, long, daté, et puis franchement lourd ? Oui, l’ouvrage pèse quelque peu dans le sac, mais quel bonheur de le sentir dès qu’on soulève son bagage, de savoir qu’il est là, qu’il nous attend, une petite heure volée par-ci ou même quelques minutes grappillées par-là, peuvent nous permettre de nous y replonger. Fastidieux ? L’écriture de Tolstoï au contraire s’illustre par sa fluidité et son aisance, elle n’a rien d’hermétique. Long ?  Heureusement ! Des heures suivies de jours suivis de semaines, pour certains peut-être de mois aux côtés de Pierre, André, Natacha, Nicolas, Sonia et Marie. Daté ? Jamais.

Toutefois, n’ayons pas peur de critiquer le génie et n’hésitons pas à admettre que les auteurs russes feraient mieux de se passer des épilogues. Si celui d’Anna Karénine semble justifié, quel dommage que Dostoïevski ait cru important de rapporter la vie de Raskolnikov en Sibérie ou les errances des héros dans L’Idiot. Les derniers chapitres sont souvent les plus forts et le bonheur presque naïf des personnages de La Guerre et la Paix dans la première partie d’un épilogue de deux-cent pages peut laisser perplexe. D’autant plus, peut-être, que l’intéressante exploration de l’âme de Natacha au cours du roman ne laissait pas présager la caricature d’épouse épanouie qu’en donne l’auteur. Inutile de trop ruminer, l’écriture reste absolument fabuleuse, le lecteur se plaît à croire à cet havre de paix édénique et fermerait presque les yeux sur les piques misogynes de Tolstoï.

La Guerre et la Paix est un livre-monde qui traite de « l’humaine condition ». Contrairement au néanmoins superbe Anna Karénine, les soucis des aristocrates ne paraissent pas détachés des réalités de la société contemporaine. Les héros bien lotis de l’œuvre se trouvent arrachés à leur tranquille existence et jetés dans les guerres napoléoniennes qui saccagèrent la Russie au XIXe siècle. Tolstoï écrit d’ailleurs contre Napoléon, « l’ennemi du genre humain », livrant une réflexion philosophique et mystique sur le sens de l’Histoire. Si l’auteur défend évidemment l’âme russe et la grandeur d’un peuple auquel il appartient, il n’hésite jamais à se moquer avec tendresse et ironie des détours maçonniques de Pierre, de la hauteur d’André ou encore de la frivolité de Nicolas.

Tolstoï entend « dire vrai ». S’il paraît vouloir définir des règles morales et religieuses sur le Bien et le Mal, le génie de la Littérature le pousse au-delà de ces prétentions, l’entraînant au plus profond de l’âme humaine. L’auteur décrivait lui-même son œuvre ainsi : « La Guerre et la Paix n’est ni un roman, encore moins un poème et encore moins une chronique historique. La Guerre et la Paix est ce que l’auteur a voulu et pu exprimer dans la forme où cela s’est exprimé. » Qu’exprime Tolstoï ? Il exprime la vie, dans ce qu’elle a de plus terriblement absurde et de plus merveilleusement beau.

Le lecteur a accès aux pensées d’une multitude de personnages et peut analyser en même temps que l’écrivain les mouvements de la conscience. Il découvre ce que cachent les apparences mais plus certainement encore ce que chacun se cache à lui-même. Il comprend les jeux et truquages de l’esprit humain pour se protéger des contradictions qui l’assaillent. Tiraillés entre les conventions et leur propre conscience, les personnages sont également tourmentés par leurs désirs contre lesquels ils tentent de lutter.

Ainsi, sur deux milles pages, aucune ne sert simplement de décor : tout, dans le roman, trouve sa justification dans un mouvement de l’âme du personnage. Les lieux, les vêtements, les paysages, rien n’est décrit simplement pour poser la scène : tout est vu à travers les yeux et la conscience d’un être, et tout apprend au lecteur une vérité fondamentale sur cet être. Lorsque Tolstoï assène des vérités sur Napoléon, critiquant férocement cet homme pour lequel il n’a aucune estime, il se perd ; mais lorsqu’il laisse parler ses personnages, lorsqu’il laisse le lecteur s’approcher de l’empereur de papier qu’il a créé, là, il touche une vérité essentielle et donne à voir l’Homme dans sa complexité.

Pierre et André, particulièrement, cherchent à donner sens à leur existence. Toutefois, ils sont confrontés à l’horreur humaine et son absurdité. Les plus beaux passages du roman traitent de la survie, de la mort et du deuil, mais également des élans extraordinaires de tendresse d’un être humain vers l’autre. Ainsi, Pierre sent son impuissance et découvre la terrible mascarade humaine en assistant à l’exécution insensée d’un homme : victime et bourreaux semblent aussi surpris et horrifiés de la situation dans laquelle ils s’enlisent. André rêve de la Mort frappant à sa porte et entrant de force malgré ses efforts pour la repousser dans un passage aux allures fantastiques et aux notes tragiques. Natacha s’enfonce dans la mélancolie lorsqu’elle perd un être cher, s’imaginant converser encore avec le mort, mais s’élance avec un amour infini vers sa mère lorsque celle-ci sombre dans le chagrin. La survie s’incarne sans doute le mieux dans la terrible scène de chasse où Nicolas cherche à tout prix à tuer un loup, fière et vaillante créature échappant à plusieurs reprises aux lâches attaques des hommes et des chiens, avant d’être massacré par bêtise.

Si Tolstoï se représente sans nul doute sous les traits de Pierre, le personnage représentant la sagesse n’est autre que Platon Karataïev, homme détaché de tout matérialisme, heureux et brave, aimant tendrement son chien. Il est l’humilité et l’amour, libre malgré ses chaînes car il accepte la condition humaine, vit dans la simplicité et reconnaît la grandeur et la beauté d’un monde qui le dépasse. Les personnages de l’écrivain ne sont jamais aussi attendrissants que lorsqu’ils sont animés par l’affection, lorsqu’ils s’élancent vers l’Autre, lorsqu’ils se jettent avec passion dans le sentiment amoureux. Déçus, trompés, ils aiment malgré tout et cherchent à s’accomplir dans l’union vraie et absolue avec un Autre. Si message il y a dans l’œuvre magistrale laissée par Tolstoï, il est là : l’Homme est mensonges et faux-semblants, il dupe, il blesse, il tue. Vile créature ambitieuse et mauvaise, l’Homme pourtant peut s’illustrer par sa douceur et son honnêteté. Tant que Pierre, André, Natacha et les autres sont ivres de vie, il reste de l’espoir, un espoir qui s’incarne, toujours, dans la tendresse et l’amour.

Ainsi, que continuent les terribles destins des hommes, que les guerres ravagent encore l’humanité et détruisent des vies, malgré l’extrême douleur dans laquelle l’état du monde peut entraîner Tolstoï ou le lecteur, il faut s’enivrer toujours du monde et des êtres qui nous sont chers. Cette pensée, cette idée, cette espérance voire même cette certitude qu’il existe en l’Homme des sentiments louables et purs doit nous porter. Ivre comme un Russe, donc, mais non d’alcool, non de liqueur : ivre d’émerveillement et d’amour. Jamais il ne faut combler cette soif.

© Béryl Huba-Mylek

Une réflexion sur “La Guerre et la Paix

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s