Hymne à l’humanité errante

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Béatrice Massin, spécialiste de la danse baroque, se dit musicienne de l’espace. Avec son spectacle Mass b, elle propose une étonnante rencontre entre la musique de György Ligeti, compositeur autrichien d’origine hongroise du XXe siècle, et la célèbre Messe en si mineur de Bach. Deux musiques, l’une contemporaine, l’autre baroque, qui servent de toile de fond à une chorégraphie poignante, retraçant l’errance des hommes à travers les siècles. Ces humains animés par l’espoir, luttant pour leur survie, sont incarnés par des danseurs issus d’écoles et de parcours diversifiés. Ils forment une société qui se cherche, se construit, une communauté faite de migrants, de réfugiés.

Les dix danseurs arpentent la scène à l’unisson. D’abord, ils marchent, sortent d’une coulisse pour disparaître dans celle qui lui fait face. Ils marchent, ils marchent, ils marchent ; puis, ils courent, ils courent, et courent encore. Parfois, ils tombent. Ils s’étalent au sol, d’autres les enjambent, les regardent, poursuivent leur chemin ; certains les soulèvent, les traînent, les portent sur leur dos. Ces êtres allongés, immobiles un instant, rappellent de façon glaçante l’horrible photographie d’Aylan, petit corps mort échoué sur le sable.

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La force du spectacle de Béatrice Massin tient à son traitement audacieux de l’actualité. Les danseurs sont les migrants d’hier, mais surtout ceux d’aujourd’hui. Ils sont les hommes, les femmes, qui traversent tous les obstacles pour tenter de se reconstruire. Ils fuient leur pays et affrontent toutes les difficultés dans l’espoir, un jour, d’atteindre un rivage en paix. Les danseurs s’accrochent ainsi à de légers rectangles gris, radeaux de fortune les transportant dangereusement à travers les mers. Les migrants se tiennent les mains, s’agrippent ; il y a ceux qui se noient et ceux qui survivent.

La solidarité lie ces âmes assoiffées de vie. Toutefois, la violence s’immisce parfois : les corps s’affrontent, se frappent. Pour mieux, plus tard, s’enlacer dans des embrassades passionnées, tendres, exaltées. Les morts ne peuvent être oubliés, mais la vie doit dominer. L’allégresse l’emporte, portée par une vitalité entraînante. La course folle et la lenteur des gestes infiniment répétés disparaissent au profit de tourbillons dansants où les êtres semblent prêts à s’envoler. La joie les transcende. Les mouvements légers et maîtrisés, sublimés par un éclatant éclairage, passent d’un danseur à l’autre. Chœur humain porteur d’amour et de vie, la petite troupe délivre son message universel avec une ardeur qui tire des larmes.

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Cette fresque humaine en marche se clôt dans une obscurité totale, alors que les danseurs courent toujours sur scène, en cercle. La musique s’est tue, mais les souffles de l’effort continuent de nous parvenir, inlassablement. Ces hommes, ces femmes, ces enfants aussi, qui prennent les bateaux capricieux traversant la Méditerranée, Béatrice Massin nous demande de leur ouvrir les bras. La nouvelle culture que construiront les migrants, les réfugiés, sera une culture baroque, une culture hybride. Il ne faut pas la craindre, elle émergera de notre union. Le désespoir ne peut nous envahir. Les migrants d’aujourd’hui sont les migrants d’hier. Des difficultés et des horreurs qui ont peuplé l’Histoire humaine continueront de nous faire trébucher demain. Toutefois, nous sommes tous des filles et fils de migrants. Béatrice Massin nous le dit : l’humanité, fondamentalement, est errante. Notre culture humaine, universelle, doit l’être également. Baroque, donc, résolument : bancale, étrange, maladroite parfois, mais puissamment lyrique et incroyablement créatrice.

© Béryl Huba-Mylek

Théâtre Chaillot, du 9 au 18 mars 2016

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