Lumineuse Carol

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Carol s’ouvre et se ferme sur deux scènes qui rappellent Brève rencontre de David Lean, dont Todd Haynes admet s’être inspiré. Si cette référence permet d’inscrire le film dans la lignée des grands drames romantiques, elle le dessert peut-être un peu. Carol est un film magnifique, mais il lui manque l’émotion poignante de son aîné. Toutefois, la remarquable performance de Cate Blanchett transcende le film, et elle parvient à sortir du sage cadre romanesque pour nous emporter dans sa passion.

Visuellement, Carol est une pure merveille. Épaulé par son chef opérateur Ed Lachman, Todd Haynes traque à chaque plan la lumière la plus juste, l’équilibre fragile entre couleurs et grisaille, le cadre parfait dans lequel il anime ses héroïnes. Le New York des années 50 apparaît à l’écran comme un théâtre un peu morne et brumeux, dans lequel l’éclatante Carol émerge. Énorme manteau de fourrure, robes rouges ou vertes, lèvres peintes avec éclat, ongles toujours vernis, ses yeux bleus et perçants et sa lumineuse chevelure blonde illuminent le film.

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Therese, dès qu’elle voit cette femme aussi élégante qu’une gravure de mode, débordante de sensualité, arrête son regard sur elle et ne la quitte plus. La jeune fille travaille dans un grand magasin, elle vend des poupées à de riches dames en quête de cadeaux pour Noël. L’irruption fascinante de Carol dans cet univers impressionne d’autant plus que son évolution au milieu des jouets paraît presque incongrue.

La séduction a commencé avant même que Carol ne remarque Therese. Car Carol est de ces êtres qui font tourner toutes les têtes. Une créature plus qu’une humaine. Elle le sait d’ailleurs, et Cate Blanchett l’incarne avec une maîtrise totale. Rien ne semble laissé au hasard, chaque silence, chaque regard, chaque geste est pensé. Cate joue, mais Carol aussi. Pour survivre dans le milieu bourgeois dont elle est prisonnière, elle n’a pas d’autre choix, elle doit contrôler les apparences. Elle se déguise, elle compose. Elle éblouit, elle séduit. Elle incarne l’idéal féminin pour faire oublier qu’elle ne se destine pas aux hommes.

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Car Carol aime les femmes. En instance de divorce, son mari Harge, toujours follement amoureux d’elle, menace de lui enlever sa fille. Il peut ; il lui suffit d’invoquer l’immoralité de sa femme. Comprendre : son homosexualité. Envoûtante beauté, Carol pourtant est en lutte contre un monde qui refuse de reconnaître sa nature comme autre chose que de la monstruosité. Privée de sa fille pour Noël, elle part sur les routes avec Therese pour les fêtes de fin d’année. Elle connaît les risques, elle sait que quelqu’un la suit peut-être. Elle n’aura pas tort, puisqu’un détective cherche à capter la « preuve » de son « immoralité ». Mais Carol refuse de renoncer à l’amour naissant qui la pousse dans les bras de Therese. Elle interdit quiconque de transformer sa lumineuse passion en terne relation adultère.

Le film embrasse d’abord le point de vue de la jeune femme à l’innocence angélique, incarnée par Rooney Mara, frappante jumelle de l’Audrey Hepburn de Sabrina. Mais la fascination de la jeune fille pour son aînée laisse bientôt place à la passion de Carol pour sa benjamine. La petite vendeuse suit la grande bourgeoise, subjuguée par elle, victime d’elle. Pourtant, petit à petit, c’est l’irrésistible tendresse de Carol pour Therese qui se dessine, et décide de la suite du film.

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Si Todd Haynes suit le parcours de Therese, qui de timide fillette devient jeune photographe mutine, s’il montre comment son histoire avec Carol la transforme, la libère, s’il insiste sur la naissance à l’amour et à la création de la petite vendeuse, il émeut le spectateur en donnant la parole à Carol.

Attachante Carol, embrassant sa fille en la couvrant de regards aimants. Fascinante Carol, caressant de ses yeux de louve l’inexpérimentée Therese. Terrifiante Carol, menaçant un détective de son arme. Pathétique Carol, luttant contre son mari. Tendre Carol, avouant à Therese « I love you ». Bouleversante Carol, lançant au milieu de ses larmes « we are not ugly people Harge ».

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Carol, en effet, n’est pas une personne laide, dans le sens « mauvaise ». Carol est lumineuse. Elle est entière. Elle se libère de la cage dans laquelle on veut la contenir. Elle choisit d’être ce qu’elle est, une femme qui aime une femme, et une mère qui exige de voir sa fille. Elle refuse de s’abaisser. Elle sort du film, de la même façon dont elle sort de la salle où les avocats déchirent les époux et la traîne dans la boue, en héroïne majestueuse et vibrante d’humanité.

Dans tous les films de Todd Haynes, la beauté l’emporte sur les sentiments. Son oeuvre semble prisonnière de l’esthétique parfaite, comme ses héroïnes sont prisonnières de la société et de sa morale. Il fige ses personnages à force de sobriété, de mesure. L’émotion affleure rarement : sourde, elle devient parfois inaudible. Dans Carol, la magie opère. Cate Blanchett s’affranchit du cadre. Elle brise la vitre froide entre le spectateur et l’écran, et l’entraîne avec elle.

© Béryl Huba-Mylek

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