Ma mère

Mia Madre

Avant sa sortie officielle, Mia Madre de Nanni Moretti avait déjà fait couler beaucoup d’encre, de nombreux critiques de cinéma l’ayant déclaré en mai 2015 « notre palme d’or » lors du festival de Cannes. Tous les amoureux du cinéaste attendaient avec impatience ce film présenté comme une pépite émotionnelle, un grand mélodrame, un nouveau chef-d’œuvre du grand réalisateur italien. Lorsqu’un film est ainsi raconté avant même d’être découvert, il prend le risque de décevoir le public, qui n’y trouve pas nécessairement les développements lus dans les différents articles de presse. Plusieurs spectateurs sont ressortis de la séance en ayant l’impression d’être passé à côté d’une oeuvre qui ne les a pas bouleversés. Ce n’est pas mon cas.

J’admets toutefois ne pas avoir compris ceux qui insistaient sur le côté « fille indigne » de l’héroïne du film, opposant son attitude à celle de son frère, apparemment plus attentionné et présent que sa sœur au chevet de leur mère mourante. Nanni Moretti n’est pas si dichotomique. Margherita se rend constamment à l’hôpital, s’endort à côté du lit de sa mère, rêve d’elle, emmène sa fille visiter sa grand-mère. Elle semble plutôt admirer la force de son frère, qui comprend ce que disent les médecins, ne cède pas aux caprices de sa mère, cuisine lui-même des plats qu’il substitue à ceux de l’hôpital. Le frère est plus discret, plus posé, mais il ne peut continuer à travailler. Le fait-il pour être plus présent, ou parce que la douleur l’accable plus qu’il ne le laisse paraître ?

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Margherita n’est pas indigne. Elle est submergée par la tristesse. La caméra adopte son regard triste, distant. Elle n’arrive plus à s’inclure dans le monde qu’elle traverse avec une mélancolie fulgurante, qui se lit clairement dans les grands yeux bleus, lumineux de larmes, de l’actrice principale. Elle semble lutter, constamment, pour ne pas pleurer. À chaque instant, elle paraît sur le point de s’effondrer, d’abdiquer, là, tout de suite. Nanni Moretti la filme riant, s’énervant, mais avec cette touche de désespoir qui l’apparente à une équilibriste, marchant avec difficulté sur un fil tranchant.

Plusieurs scènes du film, truculentes, font pourtant naître le rire chez le spectateur. Entre les visites à l’hôpital, les errances dans l’appartement maternel, les confrontations avec les membres de son entourage, Margherita tente maladroitement de réaliser un film. Sait-elle vraiment ce qu’elle veut raconter ? La voilà en tout cas obligée de faire avec un acteur américain mégalo, se dépêtrant mal de la langue italienne, joué par John Turturo. Grandissime, il enchaîne les gaffes, les histoires à dormir debout, les rires magistraux et surjoués. Il raconte sa légendaire et fictive expérience avec Kubrick, se montre capricieux et grotesque, mais toujours juste.

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L’acteur pousse Margherita à bout : il la fait rire, il la fait hurler, il la fait pleurer. Saoul, il crie par la fenêtre de la voiture ; agacé par une réplique, il critique son cinéma ; gêné par les caméras qui le filment conduisant une voiture, il frôle le gag. Alors qu’elle devrait le diriger, la réalisatrice lui avoue son désarroi. Elle ne sait pas quoi faire. Elle ne sait pas ce qu’elle fait là. Elle ne sait pas comment appréhender la mort à venir de sa mère. Elle essuie ses grands yeux bleus, si tristes. Il lui caresse maladroitement la joue. Tout le monde regarde la scène, interloqué.

Margherita le crie à ses collaborateurs : il ne faut pas toujours l’écouter, la réalisatrice peut avoir tort, cela arrive. Le film la suit se conduire comme une enfant déboussolée. Elle cherche frénétiquement des factures dans l’appartement de sa mère, elle cherche pourquoi le latin est important, elle cherche comment être en couple, mais elle n’arrive à rien. La disparition inévitable de sa mère la ramène à son incapacité à être. Être quoi ? Adulte ? Responsable ? Réalisatrice ? Mère ? Fille ?

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Perdre son parent, c’est perdre son guide, son référent, son maître. Nanni Moretti insiste sur cette idée. Margherita se montre véritablement cruelle lorsqu’elle veut forcer sa mère à marcher, à aller jusqu’à la salle-de-bain sans fauteuil roulant. Elle lui crie que ça ne doit pas être si difficile, il n’y a que quelques pas à effectuer. La mère est celle sur laquelle on se repose, elle n’a pas le droit de nous abandonner. Celle de Margherita endosse ce rôle d’autant plus qu’elle a été enseignante : elle enseignait le latin, la langue antique, la langue fondatrice, la langue première. Le réalisateur filme amoureusement tous les beaux libres que possède cette femme qui a été « une mère pour tous », comme le diront ses anciens élèves à la fin du film, alors qu’elle est morte.

Des scènes étranges peuplent le film, entre le rêve et la réalité, des souvenirs de Margherita, des songes. Ainsi, elle se revoit jeune, aussi intransigeante qu’aujourd’hui, aussi dure, aussi arbitraire. Elle est rabrouée par son frère car elle ne comprend rien à ce qui arrive à sa mère. Elle voit sa mère morte. Elle se réveille, veut se lever, mais ses pieds plongent dans l’eau, qui a envahi tout son appartement. Cette eau, cette inondation, c’est l’infinie tristesse de cette femme dont le sourire s’accompagne toujours d’un serrement de cœur.

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Margherita demandera à son frère, après une entrevue avec son ancien compagnon qui lui reprochera son égoïsme et son absolutisme, pourquoi personne ne lui a jamais dit qu’elle était comme cela. Il lui fera comprendre par un petit regard et un « hmmm » appuyé, comme savent si bien le faire les frères et sœurs, qu’on lui a déjà fait remarquer. Moment de complicité entre ses deux êtres dont le monde est en train de s’écrouler. Mais le spectateur ne connaît pas bien cette Margherita si terrible et despotique que certains personnages décrivent. Il l’a suivie, trébuchante, s’efforçant de vivre quand la vie perd son sens, s’accrochant au vide autour d’elle.

À la fin du film, Margherita n’est pas libérée du chagrin qui l’accable. En repensant à sa mère disparue, elle ne peut voir que celle qui répond à la question « à quoi penses-tu » par : « à demain ». Mais pour elle, de demain, il n’y aura jamais plus. Et les grands yeux bleus clairs de Margherita sont hantés par cette idée, cette réalité, qu’elle ne peut toujours pas accepter, et ne pourra sans doute jamais supporter.

© Béryl Huba-Mylek

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