Fluctuat nec mergitur

« If you prick us, do we not bleed ? If you tickle us, do we not laugh ? If you poison us, do we not die ? And if you wrong us, shall we not revenge ? If we are like you in the rest, we will resemble you in that. »
The Merchant of Venice, William Shakespeare

« Nous frapperons en France, mais aussi en Syrie et en Irak, et nous répondrons au même niveau que ces attaques avec la détermination et la volonté de détruire. »

Les paroles de Manuel Valls vont dans le sens de Shylock. Nous avons saigné, nous sommes morts. Ils nous ont fait du tort. Nous nous vengerons. Nous avons déjà commencé. Les politiques, les sociologues, les journalistes répètent ce mot terrifiant : guerre. Ils nous demandent d’être forts, ils comprennent notre peur mais insistent pour que nous fassions avec, car il faudra faire avec. Ils rappellent que le risque existe, existera toujours. Reprenant le langage de la tragédie, ils se montrent fatalistes. Ce n’est pas une question de « si », mais de « quand ». Il y aura de nouveau des attentats. Vous serez de nouveau victimes d’effroi. Vous enverrez des messages à tous vos amis : « Ça va ? » Vous serez rassurés et poursuivrez : « Et tes proches ? »

Mais peut-être que la prochaine fois, votre ami ne pourra pas vous envoyer de message. Mais peut-être que la prochaine fois vous répondrez : « non, pas mes proches. » Mais peut-être que la prochaine fois, vous ne répondrez pas.

« Nous sommes en guerre. » Ils le répètent, encore, et encore, et encore. Ce mot de « guerre », qui rappelle surtout, pour nous autres, innocentes générations encore « préservées », les deux grandes guerres qu’on découvre avec effroi au collège ; ou avec ennui. Ces photos en noir et blanc, ces poilus d’un autre âge, ces affiches de propagande, ces corps squelettiques s’entassant dans les camps. Ces guerres de tranchées, ces guerres de mouvement, ces guerres anciennes et poussiéreuses qui ont traumatisé l’Europe entière, et entraîné la paix. 1945, terminé. Plus de guerre sur le sol français. On a compris la leçon. On sait où mène la haine. Plus jamais, jamais. Les livres d’Histoire raconte ce qui n’arrive plus jamais. Jamais.

On pense moins aux autres guerres, à celles qui se jouent maintenant, là, tout de suite, ailleurs dans le monde. A Paris, ce n’est pas la guerre. Nous, les jeunes gens, on sort boire un verre, on va au concert, on discute souvent trop fort sur les terrasses, pour un soir on fume une cigarette qu’on écrase dans le cendrier en face de soi, on refait le monde, on s’insurge, on débat du conflit Israël / Palestine, on insulte nos incompétents de politiques sur tout et n’importe quoi, on déplore les massacres passés sous silence, on dénonce les violences, on rappelle que les femmes n’ont toujours pas acquis l’égalité, on parle droits des animaux, on se demande si les robots devraient aussi en avoir, des droits, on parle des sujets de mémoire, on voudrait aussi faire une thèse, mais sur quoi, là est le problème, on soupire car le marché du travail est dur, on échange sur nos premières expériences de travail, on se souvient qu’à onze ans on voulait entrer à Poudlard.

Comme un reproche, on nous a rappelé que nous étions la « génération sans guerre ». Mais nos parents non plus n’ont pas connu la guerre. Ils disent : « Oh tu te rappelles l’attentat de Saint-Michel » ou « Et la rue des Rosiers ? », voilà leur guerre, mais ils n’y étaient pas et tout cela semble terminé. Nous sommes la génération qui veut le dernier iPod, car c’est le dernier. Nous sommes la génération qui regarde toute la nuit des séries télévisées. Nous sommes la génération qui reste le plus longtemps chez ses parents, car on termine nos études encore à trente ans. Nous sommes la génération « sans souci », paraît-il, sans « vrai problème », la génération « bénie ». « De mon temps… », « A mon époque », « Quand j’avais ton âge »…

Faut-il se sentir coupable d’avoir été la première génération libre ? Faut-il avoir honte de rire ? Faut-il être puni pour se sentir protégé ? Faut-il s’en vouloir de vivre dans un pays en paix ? Faut-il regretter notre incroyable insouciance ?

Nous sommes la génération désenchantée. On nous l’a répété : « il vous faudrait une bonne guerre. » Nous sommes la génération qui boude, la génération jamais contente (non, ça, c’est car on est français), la génération qui ne sait pas ce qu’elle veut, la génération qui traîne, la génération gamine, la génération pourrie gâtée, la génération bébé, la génération sans conviction, la génération centrée sur son nombril, la génération à briser.

Le 11 septembre 2001, on n’a pas trop compris ce qu’il se passait. La télévision était prise d’assaut par des images invraisemblables, et nos dessins animés étaient annulés. Voilà. Il y a eu Londres, il y a eu Madrid, mais on était en France, on était adolescent, on faisait nos premières sorties à Paris. Evidemment, quand on y repense, tout cela était terrifiant. Tout comme les conflits en Afrique, au Moyen-Orient, la dictature de Corée du Nord et celles qui peuplent l’Amérique du Sud. Mais on était en France.

Puis il y a eu le 7 janvier 2015. Ils ont descendu des hommes qui appartenaient à l’enfance de vos parents. Ils ont creusé les rides sur le visage de vos aînés. Papa / maman se rappelaient leur lecture du Grand Duduche, et vous vous souveniez qu’en effet vous aviez probablement feuilleté cet album enfant, avec vos sœurs à vos côtés. Vous avez suivi les nouvelles toute la journée, scotchés sur le live du Monde, sans croire ce que vous lisiez. Le chaos est entré, les articles défilaient, chacun s’exprimait, tout le monde réfléchissait en même temps, ça donnait un peu n’importe quoi, mais au moins vous n’étiez pas tout seuls, vous ne vouliez pas être seul. Il y a eu des morts le jeudi, et le vendredi  des Juifs ont été tués, parce qu’ils étaient juifs. Evidemment, il y avait eu Toulouse peu de temps avant. Mais là, c’était Paris. Et vous ne pouviez pas y croire. « Ça ne s’est pas arrêté avec la Seconde Guerre mondiale cette connerie ? »

Vous n’êtes pas particulièrement crédules. Vous n’êtes pas particulièrement insouciants finalement. Vous n’êtes pas aveugles. Vous avez bien compris le problème. « Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte ». Vous connaissez l’importance de l’éducation, l’importance de se mélanger, l’importance d’être tolérant. Vous ne vivez pas dans une bulle de savon rose contrairement aux accusations. Vous auriez même des tendances nihilistes, lectures de Nietzsche et Schopenhauer obligent. Mais c’est une chose de disserter sur l’état du monde. De condamner l’injustice. De vouloir sauver le monde. De sentir votre cœur se serrer à chaque nouvelle horreur. C’est une chose de prendre des claques dès que les informations vous accaparent.

C’en est une autre quand l’effroi frappe au coin de chez soi

Alexandre Tharaud avait joué, en janvier, en compagnie de dix-sept bougies dont les flammes tremblaient.

Je l’imagine mal allumer ce soir 129 bougies sur scène.

Aujourd’hui, à Paris, un jeune homme a pleuré dans la rame du métro, étrangement peu bondé pour un lundi matin de semaine. Dans les rues, les gens s’épiaient. Pas vraiment avec hostilité, mais on ne sait jamais. Les terrasses de café n’étaient pas vides, mais elles n’étaient pas remplies. Certains vous ont raconté, les yeux hagards, la voix tremblante, des larmes au fond des yeux qui ne pouvaient pas couler, les coups de feu qu’ils ont entendus, le lieu où ils ont dû se cacher, la panique qui les a envahis. Les visages étaient crispés. Les vêtements souvent noirs. Les « bonjour » peu enjoués. On ne se demandait pas vraiment ce qu’on avait fait ce weekend. On répétait : « Ça va ? Et tes proches ? »

Alors autour de moi, tout le monde va « bien ».

Les visages des malheureux tombés vendredi me restent inconnus. Je pense à leurs proches, qui se sont levés en deuil. Je pense à ceux qui ne savent pas encore qu’ils sont en deuil. Je pense à eux, qui ne se réveilleront plus jamais.

J’essaie de penser aux hommes qui les ont décimés. J’essaie de les comprendre, j’essaie de me mettre à leur place. Ils font probablement partie de la génération sacrifiée, celle qui a grandi dans les barres grises qui peuplent les quartiers dits « sensibles », les rejetés accusés dès que la terre tremble sous nos pieds.

J’essaie de comprendre. Mais ces hommes-là, leur sensibilité a été annihilée. Leur cerveau a été retourné. Leur empathie atrophiée.

Je ne peux pas comprendre ceux qui jouissent du sang. Je ne peux pas comprendre ceux qui s’abreuvent de hurlements. Je ne peux pas comprendre ceux qui prônent l’anéantissement.

Peut-être parce que je suis de la génération des nantis, de la génération des privilégiés, de ceux qui n’ont pas connu de « vraie guerre », à qui ça manque d’ailleurs, « pour les endurcir ».

J’aime ma peau toute fine, j’aime ne pas m’en remettre, j’aime pleurer sur les inconnus qui souffrent, partout dans le monde mais OUI, OUI particulièrement vendredi soir à Paris, mon Paris.

Paris, qui ce soir était sans doute comme vendredi. L’air était étonnamment doux pour un mois de novembre. Les lumières de la ville brillaient. Certaines personnes riaient. D’autres s’insurgeaient des événements du weekend. Certains réfléchissaient à des solutions. En buvant un verre. En terrasse. Paris, ville de mon cœur. Paris, ville des lumières, ville des Lumières. Paris, ville de ces Français que je critique tout le temps, ville de ces Parisiens qui nous cassent les pieds avec leur incivilité, mais Paris, la plus belle ville du monde ce soir, comme tant d’autres soirs, la ville à laquelle j’appartiens.

« Il y en aura d’autres. » D’autres visages souriants sur l’ordinateur qui signifieront la mort. Et si c’est le tien ? Et si c’est le mien ?

Si c’est le mien, alors tant pis. On peut me terroriser. Oui, on y arrive très bien. On peut me faire trembler. On peut me tuer, je l’ai compris. Dans la rue, à Paris.

Mais on ne peut pas me ramener de leur côté. Du côté de ceux dont le visage n’est pas décomposé quand ils s’adressent à leurs vautours. Du côté de ceux qui ont la haine pour combler le néant. Du côté de ceux qui tuent les gens quand ils sont heureux.

Non, Shylock, je ne me vengerai pas, même si je ne comprends pas. Je n’apprendrai pas à me battre. Je n’aurai pas « ma guerre ». Je continuerai de penser qu’ils sont ceux qui saignent quand on les pique, qu’ils sont ceux qui rient quand on les chatouille, qu’ils sont ceux qui meurent si on les empoisonne.

Et j’espérerai que le poison ne fasse pas effet la prochaine fois qu’ils voudront décimer les miens, la prochaine fois qu’ils voudront semer la haine, la prochaine fois qu’ils verseront du sang.

Fluctuat nec mergitur.

© Béryl Huba-Mylek

2 réflexions sur “Fluctuat nec mergitur

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