Mademoiselle Hokusai

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Le film de Keiichi Hara, sur la fille du grand artiste japonais Hokusai, s’ouvre sur une surprenante musique rock ‘n’ roll. Dans l’interview qu’il a donné aux Cahiers du Cinéma (n°714, septembre 2015), il justifie ce choix en assurant que les artistes sont des marginaux, que leur mode de vie hors norme et scandaleux rappelle les frasques des musiciens de rock. Il explique également que Hinako Sugiura, la dessinatrice du manga dont il s’est inspiré pour son film, écoutait ce style de musique quand elle travaillait. Le ton est donc donné, Miss Hokusai est une rebelle, un de ces esprits libres qui n’a pas suivi le conformisme de son époque. Jeune femme dotée d’un immense talent, O-Ei a vécu avec son illustre père, dessinant des dragons et des estampes érotiques avec une déconcertante facilité.

Le réalisateur avoue qu’il a fait du personnage une belle créature, car il faut vendre le film, et qui s’intéresserait à une héroïne qui ne serait pas jolie ? Triste constat, mais il réussit toutefois à rendre O-Ei particulièrement différente des figures féminines lisses qui peuplent habituellement l’univers des mangas. Ses larges sourcils se froncent souvent, son regard intense dénigre presque systématiquement celui sur qui il se pose, son expression butée ne quitte son visage ovale que lorsqu’elle est en compagnie de sa petite sœur. O-Ei se moque bien de paraître douce, sage ou agréable. Elle se tient accoudée sur la rambarde du pont sans aucune tenue, décomplexée, maîtresse de sa destinée.

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Sensible au charme d’un homme qui la transforme en femme rougissante et maladroite, le destin d’O-Ei s’éloigne toutefois résolument de la quête d’amour qui caractérise les héroïnes de dessins animés. Sa vie, c’est le dessin. On sait assez peu de choses sur la jeune femme : les rares estampes qui constituent son oeuvre ont été incorporées à celles de son père, elle s’est mariée brièvement avant de retourner travailler avec Hokusai, elle est morte peu de temps après la mort du grand homme, mais où et comment difficile à dire… Certains biographes imaginent O-Ei en victime exploitée par son père. Mais l’histoire que présente Keiichi Hara est toute autre.

O-Ei n’hésite pas à s’emporter contre son père, à le traiter fort peu convenablement. Elle passe des heures sur le pont d’Edo (ancien nom de Tokyo) à observer la foule, elle rencontre des geishas pour les peindre, elle boit beaucoup d’alcool et fume. Fière, O-Ei est blessée lorsqu’elle entend qu’elle ne peut pas peindre des scènes érotiques satisfaisantes, car elle manque cruellement d’expérience. Elle se rend alors dans une maison close où travaillent de jeunes hommes travestis en femmes, et connaît un trouble et rapide émoi dans une étreinte maladroite avec l’un d’eux. Cette scène, particulièrement désarmante, symbolise l’étrangeté de cet ambitieux film. Le jeune homme et la jeune femme se font face, qui est l’homme, qui est la femme ? L’entente n’est possible qu’à travers l’art, lorsqu’ils observent ensemble un tableau dans la chambre, auquel le prostitué attache des qualités surnaturelles.

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Les scènes fantastiques peuplent le dessin animé. L’artiste est celui qui croit aux manifestations fabuleuses. O-Ei parvient à peindre un dragon car elle capture l’image du monstre qui obscurcit une nuit le ciel d’Edo. Hokusai prévient un drame en ajoutant sur une peinture de sa fille un petit bouddha : sans lui, les créatures maléfiques de l’estampe sortaient de leur prison d’encre et tourmentaient la maîtresse de maison. La fille et le père assistent ainsi à un événement prodigieux, observant une courtisane endormie dont le cou s’allonge la nuit, sa tête désirant apparemment fuir la prison de son corps. Les Hokusai se trouvent alors en compagnie d’un troisième peintre, qui ne perçoit rien. Le père et sa fille suivent, d’un même mouvement, avec un regard aussi perçant, le phénomène magique. Ils voient ce que les autres ne voient pas. Ils sentent ce que les autres ne peuvent sentir. Résolument artistes, magnifiquement égaux dans la création.

Surnaturel, magie, sorcellerie… L’artiste reçoit un don qu’il ne peut exploiter que s’il accepte de ne pas tout savoir, que s’il embrasse cet au-delà où vivent des esprits, des monstres, toutes les créatures qui peuplent l’imaginaire japonais. Les Hokusai paraissent calmes, sûrs d’eux, mais leur force réside dans cette ouverture à l’incertitude, à la différence, à l’étonnant. Attentifs, ils ne s’effraient jamais, ils se nourrissent au contraire avec avidité de tout ce qui est hors norme. Terrifiant, le dessin animé l’est à plusieurs moments. Mais les Hokusai ne tremblent pas. Ils capturent les ombres et les étalent au pinceau sur la page blanche.

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Mais le film se veut aussi un grand mélodrame. Plusieurs fois, Hokusai se plaît à rappeler à sa fille qu’elle manque de maturité, qu’elle doit travailler, que certaines techniques lui font encore défaut. Pourtant, O-Ei n’est pas, comme son père, effrayée par la maladie, par la cécité de sa jeune soeur. Hokusai, terrifié, fuit cette enfant qui ne demande qu’un signe de tendresse de cet homme qu’elle craint de décevoir. La fillette trouve des excuses à ce génie profondément lâche, qui ne saura que peindre un génie protecteur à cette petite fille qui attend, sagement, d’être reconnue. L’artiste accepte O-Ei, car elle a le don du dessin, car elle suit son génial chemin de peintre. Mais il rejette l’enfant faible, l’enfant bancale, l’enfant cassée, l’enfant brisée. Lorsqu’il corrige le tableau d’O-Ei, Hokusai lui rappelle qu’elle a oublié, dans son infernal tableau, la touche d’espoir, le bouddha. Mais s’il sait peindre l’espérance, il n’y croit pas vraiment.

O-Ei, elle, ne conçoit pas le temps qu’elle passe avec la petite Nao comme du temps perdu ou sacrifié. Elle ne voit pas l’enfant comme une handicapée. Au contraire, chaque moment avec la fillette paraît une parenthèse enchantée, où elle quitte son air renfrogné et son ton assuré. Avec sa sœur, elle rit, elle découvre, elle s’enchante et enchante. Elle transmet à Nao sa vision du monde, elle partage avec elle ses expériences, et finalement puise en la fillette l’inspiration. Elle devient artiste aussi dans ces moments où elle aime, où elle pose les armes, où elle s’amuse et s’attendrit. Nao, magnifique fillette au regard vide, s’émerveille du monde qu’elle ne voit pourtant pas. Le dessin animé met à l’honneur l’image, les couleurs, mais rappelle aussi que le monde sensible se découvre autrement, et Nao en est l’illustration.

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Si O-Ei est libre, Nao est marquée par le signe du destin. Hokusai ne conçoit pas un enfant aveugle comme doué, mais O-Ei s’aperçoit des dons de sa sœur, capable aussi de « voir » dans sa cécité, comme les devins de l’Antiquité, ce que les autres ne perçoivent qu’à la lumière. Elle devine ainsi l’insecte sur la moustiquaire, mais également sa mort prochaine, persuadée qu’elle terminera d’ailleurs en Enfer. Chaque apparition de Nao est teintée de mélancolie. L’enfant abandonnée par le père sera sacrifiée. Keiichi Hara choisit, dans une scène spectaculaire, de placer les deux sœurs dans le bateau qui manque d’être englouti par la célébrissime vague d’Hokusai. Elles luttent en effet contre cette tempête, symbolisant le père. O-Ei a su se faire accepter. Mais Nao ne le pourra jamais. Elle sera engloutie, et oubliée par l’Histoire. O-Ei l’immortalise en utilisant les seuls outils qui peuvent faire revivre : un pinceau, de l’encre, et une feuille blanche.

Inclassable sans doute, Miss Hokusai ne trouve pas de véritable conclusion, seule faiblesse d’un film autrement réussi. Portrait de femme, il est aussi une chronique du temps qui passe, une histoire de famille, et surtout une réflexion sur la création et la figure de l’artiste. Onirique, il rappelle que les certitudes ne peuvent qu’emprisonner les âmes et les esprits. Un souffle de liberté envahit cette oeuvre parfois effrayante, souvent amusante, et par moments bouleversante. O-Ei disparaît dans la foule, s’efface sans laisser de trace. Son bref passage restera tout de même ancré dans l’Histoire. Keiichi Hara lui rend ici un très bel hommage, libérant son esprit sauvage et clôturant son film sur le pont de Tokyo, modernisé. Essaie-t-il de dire que la jeune femme a ouvert la voie à la modernité ? Il est permis de le penser.

© Béryl Huba-Mylek

2 réflexions sur “Mademoiselle Hokusai

  1. Le titre du film porte à confusion, mais le nom de famille de la jeune fille est, comme son père, Katsushika ,Hokusai est le prénom du grand peintre. Mais puisqu’elle a souvent signé sous son identité à lui et s’est « diluée » dans la renommée du père, l’expression « Les Hokusai » a une pertinence particulière ! (surtout qu’effectivement, le lien entre les deux figures est central dans le film).

    Un article qui traduit fidèlement l’esprit du film et qui donne envie d’en revoir certaines scènes ! Belle lecture du personnage principal, moderne sûrement, libre certainement ! Une jolie place donnée au touchant personnage de la petite sœur, aussi innocente que grave.

    « le destin d’O-Ei s’éloigne toutefois résolument de la quête d’amour qui caractérise les héroïnes de dessins animés », plutôt des héroïnes Disney alors ? Parce que de tête dans le cinéma d’animation japonais, je n’en vois pas trop.

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  2. Quel triste portrait alors pour une fille/femme qui aura aidé un artiste sur la fin de sa vie, qui touché par la paralysie, ne pourra plus peindre aussi librement. Mais alors, quel est l’auteur légitime des dernières oeuvres d’Hokusai ?
    Un article qui ne donne qu’une envie, courir au cinéma pour aller voir cette balade onirique !
    Merci !

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