Ma chienne, ce héros

41bTYVqzOQL._SX282_BO1,204,203,200_Ma chienne Tulipe est un récit pittoresque sur la relation entre l’écrivain anglais J. R. Ackerley et son berger allemand, une femelle au caractère bien trempé. Il ne s’agit guère ici de relater l’incroyable destin d’un animal hors norme, mais plutôt de revenir sur la singularité d’un lien fort entre un homme et une bête tout aussi banale que son maître (si l’on peut ainsi décrire ce grand auteur méconnu qu’est J. R. Ackerley). L’écrivain s’intéresse d’ailleurs particulièrement à la vie sexuelle de sa chienne, et à ses excréments. En effet, l’homme anglais trouve détestable tous les propriétaires de chien qui font de leurs animaux des peluches ou des serviteurs. Il se moque joyeusement de la hauteur de certains, du dégoût qu’ils ne cachent pas lorsque deux canidés se reniflent le derrière. L’écrivain trouve tout cela assez ridicule, et finalement terriblement cocasse. Il met donc les pieds dans le plat.

Incapable d’éduquer sa chienne comme un gentleman devrait le faire, il nous livre une série d’anecdotes, toutes plus réjouissantes les unes que les autres, sur l’impossibilité de contrôler parfaitement un être à quatre pattes sur lequel notre pouvoir est tout à fait relatif. Il s’attarde particulièrement sur la difficulté de faire s’accoupler deux chiens, et sur les problèmes gastriques de sa chère Tulip (orthographe originale). Respectable directeur littéraire à la BBC, J. R. Ackerley n’en était pas à son premier scandale lorsqu’il publia, en 1956, les mémoires de Tulip.  Il était en effet un de ceux qui ont osé vivre leur homosexualité sans se cacher, à une époque où cela était encore sévèrement puni en Angleterre.

Mais pourquoi J. R. Ackerley s’est-il lancé dans la biographie, très sélective, de Tulip ? Il acquiert sa fidèle compagne en 1946, juste après la guerre et la mort de sa propre mère. Il le dit lui-même, il n’aime pas particulièrement les chiens, il n’a aucune expérience des animaux. A 49 ans, il n’attend déjà plus grand choses des relations humaines. Il a perdu ses deux parents, un frère. Il s’occupe de sa sœur Nancy, souffrant d’une maladie mentale. S’il a des amis, il n’a jamais trouvé « The Ideal Friend » qu’il évoque dans ses écrits.

Mais cet ami idéal, il va le trouver avec Tulip : « l’ami idéal: l’esprit d’un berger allemand dans le corps d’un matelot ». Tulip gardera son corps de chien, et cela inspirera bien suffisamment Ackerley. Pendant quatorze ans, il va connaître cet attachement unique qui lie l’homme au chien. Et quel chien. Car Tulip est intenable. Une vétérinaire, plus maligne que les autres, expliquera à l’écrivain que le problème, c’est lui. Il laisse sa chienne tout faire, et Tulip est devenue très territoriale. Elle ne supporte pas qu’on l’approche. Elle aboie, elle manque de mordre. Pourtant, elle est avec lui d’une douceur infinie. On la comprend, il lui donne chaque jour un steak de cheval. Une chance finalement qu’elle ait vécu si longtemps !

Ackerley estime que Tulip doit connaître la maternité. Il trouve étrange de prendre un animal pour le stériliser et en faire son petit jouet. Il se lance à la recherche du partenaire idéal pour sa chienne. S’ensuit d’hilarantes aventures, où des hommes qui n’ont qu’une idée très vague de ce qu’ils font tentent de forcer la nature à faire son « great work ». Tulip, chienne décidément difficile, ne se laisse pas monter si facilement. Il faudra plusieurs déceptions (et particulièrement celles des propriétaires de mâles, qui se sentent blessés eux-mêmes dans l’impuissance de leurs chiens) avant que Tulip ne soit enceinte. Ackerley découvre plus tard que deux chiens ne peuvent pas simplement être mis dans la même pièce pour s’accoupler, mais que comme la plupart des autres mammifères, une période de séduction est nécessaire pour préparer les deux tourtereaux.

Souvent, Ackerley découvre que ceux qui pensent en savoir le plus sur leur animal, sont ceux qui en savent le moins. Ils sont, certes, capables d’obliger leur chien à leur apporter leur chapeau. Mais ils nient leur nature profonde. Ils font de leur « dog » des êtres à admirer (chez les gentlemen, on ne prend que des pures races), mais ils ignorent les bases fondamentales de l’animal biologique. Si Ackerley s’intéresse à la sexualité du chien, et à la vie gastrique de Tulip, c’est parce que ces sujets sont tabous. Il rit d’ailleurs sous cape quand les femmes de la haute société s’attendrissent en voyant Tulip soudain très affectueuse. Il ne leur dit pas que la pauvre est en période de chaleur, et se frotterait à n’importe quoi pour se sentir un peu apaisée. Il n’hésite pas non plus à faire éclater sa colère franchement, quand il apprend qu’un des enfants de Tulip a été « put to sleep », euthanasié donc, par des maîtres qui n’étaient tout simplement pas préparés à ce que leur chien soit… un chien.

C’est finalement l’hypocrisie humaine que dénonce Ackerley avec un cinglant humour britannique. Tulip lui semble plus honnête que tous les autres. Misanthropie ? Peut-être. Certains ont décidé de pointer du doigt la relation « anormale » de l’écrivain et du chien. « Substitut de mère », « substitut d’ami », « substitut d’amant », substitut d’humain, finalement. Mais les réflexion d’Ackerley sur la société qui l’entoure sont toujours d’une grande justesse sur l’égoïsme des maîtres et maîtresses de chiens. Il aime, en Tulip, la bête, et non l’humain qu’il imagine ou la peluche qu’il dresse. Avec un peu plus de tendresse sûrement que John Fante quand il écrit Mon chien stupide, Ackerley rend hommage à un chien profondément animal et banal qui fut pour lui un être d’exception, sans jamais se montrer extraordinaire.

A la mort de son chien, J. R. Ackelerley aurait dit : « This is the saddest day of my life. »

© Béryl Huba-Mylek

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