Voyage au bout de la nuit

Opening Night 2

« Je veux la jeunesse, la force énorme des rêves, le bonheur… » Myrtle Gordon est restée dans l’histoire du cinéma comme une de ses plus grandes héroïnes. Incarnée avec une force rare par Gena Rowlands, elle paraît au sommet de sa gloire. Pourtant, le temps passe et la rattrape. Sur scène, elle va jouer une femme plus vieille qu’elle. Malgré ses quarante ans bien sonnés, elle se sent étrangère à ce personnage qui a oublié de vivre et laissé ses rêves s’envoler. Car Myrtle est toujours belle. Car Myrtle est encore une grande actrice. Mais demain ? La pièce dans laquelle est joue s’intitule La deuxième femme. Une autre, donc. Une seconde. Ce n’est plus la première. Myrtle ne peut accepter cela. Elle le dit, elle ne la comprend pas. Qui est cette femme ? Ce n’est pas elle.

Pourtant si, c’est elle. C’est elle. Terriblement elle. « Opening Night », terme qui désigne la première d’une pièce à New-York, suit la fureur de Myrtle, sa lutte contre ce personnage qu’elle va devoir devenir, malgré elle. Mais « opening night », c’est aussi la nuit qui commence. L’obscurité qui débute. Myrtle plonge dans cette nuit noire, ces ténèbres qui l’enveloppent et la recracheront, le soir de la première, en femme alcoolisée, défaite, tremblante. Mais souveraine, et, enfin, parfaitement « autre », parfaitement « deuxième femme ». Parfaitement elle.

Opening Night

Myrtle flanche au début du film, car elle voit sous ses yeux une jeune admiratrice mourir. Le fantôme de l’adolescente la hante. Elle est belle. Elle est jeune. Elle est passionnée. Elle est absolue. En plus, elle est morte. Tout ce que Myrtle a été et n’est plus. Tout ce qu’elle ne sera jamais, une jeune fille sacrifiée. La jeune femme est morte quand il fallait. Si Myrtle continue d’affirmer qu’elle n’est pas cette vieille dame dont traite la pièce, elle semble incapable de réaliser qu’elle ne peut décemment plus prétendre être une adolescente non plus, une jeune fille en fleur, innocente et idéaliste. La jeunesse s’est envolée, a terni ses rêves, ses espoirs. Myrtle ne croit plus.

Elle veut qu’on lui dise « tu es belle », et non pas « tu es encore belle ». Vieillir, c’est mourir. Surtout pour une belle femme. Surtout pour une belle actrice. Surtout pour une actrice. « Si je joue comme une matrone, ma carrière est fichue! » Cri de désespoir. Cassavetes, cruel parfois, aimant toujours, filme Gena Rowlands comme jamais. Plus subtile que dans l’extraordinaire Une femme sous influence, elle habite chaque plan où elle paraît. Les hommes autour d’elle la malmènent, l’insultent en assurant la complimenter. Myrtle n’est qu’une « professionnelle ». Elle joue dans la vie autant, si ce n’est plus, qu’elle joue sur scène.

opening_night

Alors Myrtle va jouer. Myrtle va s’amuser. Le metteur en scène pousse le comédien qui lui fait face à la gifler. Myrtle s’écroule sur scène. C’est fini, elle ne va pas plus le laisser commander, le laisser diriger. Elle transforme la pièce, elle en fait une farce, se tourne vers le public et rit avec lui. Sa vie devient un drame, hantée par l’esprit de la beauté et la jeunesse, la folie se glissant partout avec elle. Capricieuse, insupportable, manipulatrice, Myrtle ne demande que de l’amour, mais tout le monde lui refuse. La chambre du personnage que joue Myrtle est décorée, lumineuse, chaleureuse, vivante. La chambre dans laquelle Myrtle vit vraiment est étonnamment froide, malgré le rouge vif qui s’invite sur les murs et les meubles, terriblement vide. Myrtle est de passage.

Cassavetes joue avec sa caméra. Il est le public au théâtre, s’amusant avec des plans d’ensemble, la profondeur du champ. Il prête une attention particulière aux lignes de fuite. Il oppose à ces tableaux des plans rapprochés, au plus près du visage de Myrtle et de sa descente dans la folie. Si des personnages évoluent autour du personnage, elle fait pourtant seule son périple, celui des coulisses à la scène, et de la scène à la vie, et de la vie aux coulisses… Elle se trouve toujours seule, même accompagnée. Elle ne paraît vivante que lorsque le fantôme de l’adolescente lui apparaît.

opening_night_lrg

Mais Myrtle ne sombre pas, finalement. Victime sur scène, dans la vie elle se donne elle-même des coups, et toujours se relève. Myrtle se traîne au sol, elle titube, elle chancelle. Mais elle continue. Lors de la première à New-York, la fameuse « opening night », Victor, le metteur en scène, la pousse dans cette solitude. Il interdit aux autres de l’aider. Elle doit s’en sortir seule. Elle doit tenir seule. Personne ne peut la porter, elle doit se porter elle-même. Il sait qu’elle n’est pas aussi faible qu’elle veut le croire parfois. Il sait qu’elle a en elle ce qu’il faut pour créer, pour devenir, pour être cette femme qu’elle redoute tant d’incarner.

Myrtle le fait. Elle occupe la scène comme jamais. Elle improvise, elle joue, elle contrôle. Puis, elle accepte la vieillesse, mais sans se laisser dominer. Elle tend une main au temps qui passe, elle tire vers elle le spectre de la vieille femme et abandonne celui de la jeune fille. Elle parvient à séduire de nouveau l’acteur qui fut un amant. Elle impressionne surtout un machiniste qui, après la représentation, lui avoue : « Miss Gordon, j’ai vu bien des gens ivres. Mais personne aussi ivre que vous et qui puisse marcher ». Triomphe.

opening3s

La grandeur de Cassavetes est là. Les personnages tremblent, les personnages s’avancent toujours près du gouffre, trop près du gouffre, et le spectateur frémit. Mais ils savent toujours se rattraper. La tension dramatique nous étreint, le climax semble toujours sur le point d’arriver, et l’issue nous paraît forcément tragique. Mais non, la vie triomphe, la folie s’éloigne. Jusqu’à la prochaine fois. Si le film est suffocant, il ne devient jamais insoutenable. Si le film est effrayant, il n’en devient jamais horrifique. Si les performances sont habitées, elles ne prennent jamais toute la place. Cassavetes dose parfaitement les ingrédients. Il a traîné Myrtle Gordon au sol, il l’a insultée, mais elle n’a jamais éveillé la pitié. Elle est trop grande pour cela, trop lumineuse, même au plus profond de sa nuit. C’est face à Maurice, au comédien joué par Cassavetes lui-même, qu’elle triomphe. La femme se rit du mari. Elle apporte de la chair à la caricature de la femme vieillie. Et de l’humour, beaucoup d’humour. A la fin, le public applaudit. Le spectateur aussi.

© Béryl Huba-Mylek

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s