Les adieux à l’enfance

Il est préférable d’avoir vu le film pour lire l’article. 

affiche-vice-versa-disney© Disney – Pixar

Sans doute, des petites peluches à l’effigie des cinq émotions qui habitent le cerveau de Riley vont bientôt peupler les chambres des bambins. Assurément, une attraction naîtra prochainement à Disneyland qui fera la joie des petits et des grands. Nul doute que qui ne connaîtra pas Vice-Versa se sentira aussi démuni que ceux qui ne peuvent chantonner le tube de La Reine des Neiges. Mais le succès commercial qui va travestir les personnages de Pete Docter ne devra pas faire oublier que Pixar, de nouveau, a brillé.

Il convient tout de même de déplorer l’esthétique de ce film d’animation. L’univers présenté étant très abstrait, l’amoureux d’images poétiques ne pourra pas oublier les bonshommes, véritablement laids, en contemplant de superbes paysages marins ou montagneux, comme dans Némo ou Là-haut. Enfermé dans la tête d’une pré-ado, il n’aura que rarement le plaisir d’admirer les jolis décors de la ville de San Francisco. Inutile de chercher la palette de couleurs qui fera rêver, Barbie semble sur le point d’arriver à chaque instant, et les pinceaux dégoulinent de l’ambiance à vomir des parcs d’attractions qui se nourrissent de l’innocence rêveuse des enfants. Rouge pétant, rose fuchsia, bleu malabar, violet plastique, jaune néon, vert dégueulasse… Tout cela est moche, moche, moche. Il faut le dire.

© 2015 Disney Pixar© Disney – Pixar

Le mauvais goût ambiant ne peut être totalement surprenant. La délicatesse n’est plus de mise dans les productions animées à gros budget. La magie des couleurs de Blanche Neige ou La Belle au Bois Dormant ne trouvera plus jamais sa place dans un film destiné à un large public. Avec la fermeture de Ghibli il faudra faire le deuil des dessins animés populaires qui proposent autre chose que du drôle, du rigolo, de l’esthétique « Bratz », « Petshop » ou « Monster High ». Les nostalgiques des Disney d’antan ou ceux pour qui Le roi et l’oiseau reste une pépite inégalée, ne pourront que regretter ces images calibrées pour le coloriage.

La critique est peut-être sévère. Reconnaissons tout de même les prouesses techniques de l’oeuvre. Couleurs affreuses, texture bonbon et personnages « kawaï-rigolos », certes. Mais l’aventure réserve tout de même d’étonnantes créations graphiques, à l’instar de cette scène incroyable où les héros entrent dans la zone dangereuse de la pensée abstraite. Moment étrange, presque daliesque, où les êtres guimauves 3D deviennent un inquiétant fatras, aplatis en 2D avant d’être réduits à des lignes. Passage hallucinant et formidable, instant de pure liberté. Cette parenthèse loufoque n’est que le signe le plus évident que le film se nourrit d’un souffle singulier. Oubliés, les malheureux Rebelle et suites sans inspiration. Les studios Pixar proposent un film ambitieux. où l’inventivité s’allie à une narration d’une rare fluidité.

vice-versa-1© Disney – Pixar

L’idée de base est simple : et si notre cerveau était le Quartier Général de notre corps (ce qui est, finalement, le cas) contrôlé par nos émotions (formidable renversement, puisque traditionnellement on aime croire que le cœur dicte nos sentiments, même si la science a déjà prouvé qu’il n’en est rien) ? Le film s’ouvre avec Joie, qui nous explique qu’elle est née au moment même où la petite Riley a ouvert les yeux et découvert ses parents. Minuscule dame fluorescente, elle regarde émerveillée la salle de contrôle dans laquelle tout transite, en particulier des boules qui semblent de cristal et renferment les souvenirs de la fillette. Chaque soir, Joie range ces grosses perles lumineuses, dont certaines contiennent des « core memories », comprendre les souvenirs essentiels qui construisent la personnalité de l’enfant.

Dans le cerveau se trouve une sorte d’immense console qui permet à Joie de choisir comment réagir à ce que Riley voit. Un grand écran se trouve au-dessus, qui permet de percevoir ce que les yeux enregistrent. Les souvenirs alimentent le cerveau tout entier, donnent de l’énergie à de petites îles, visibles depuis la salle de contrôle. Ces îlots symbolisent les éléments importants de la personnalité de l’enfant, à savoir les bêtises, la famille, les amis, l’honnêteté et le hockey. Chaque décision prise au QG affecte grandement l’univers entier enfermé sous le crâne de Riley.

disney pixar© Disney – Pixar

Joie est la maîtresse du lieu. En effet, même si Tristesse apparaît presque en même temps qu’elle, et que bientôt Dégoût, Peur et Colère les rejoignent, Joie s’est accaparée le pouvoir, et les autres émotions semblent trouver cela bien normal. Joie reconnaît que Dégoût empêche Riley de s’empoisonner, Peur la protège de situations dangereuses, et Colère anime un peu ce petit monde. Tristesse, par contre, ne sert strictement à rien. Mais enfin, il faut bien la supporter.

Le monde intérieur de Riley semble ainsi en parfaite harmonie. Les souvenirs cruciaux brillent tous de cette aura dorée qui entoure Joie. Riley est heureuse. Les parents ne cessent d’ailleurs de répéter qu’elle est leur « happy girl ».  Mais voilà que la famille déménage. Et c’est la panique à bord. Riley, onze ans, doit faire face à un bouleversement émotionnel qui va mettre à mal le petit monde parfait que Joie a savamment créé en prenant le contrôle des commandes. Le spectateur suit avec plaisir l’ingéniosité dont elle fait preuve pour que Riley reste enjouée. Mais quelque chose cloche. La détermination avec laquelle Joie force la fillette à voir le monde sous son plus beau jour finit par inquiéter.

© disney pixar 2015© Disney – Pixar

Ainsi, lorsque Tristesse, poussée par une force plus puissante qu’elle, touche un souvenir et le teinte d’un bleu mélancolique, Joie devient presque tyrannique. Elle force la petite dame boulotte à rester dans la partie « bibliothèque » du QG et lui demande de lire bien sagement. Pire, elle trace un cercle au sol et insiste pour que Tristesse y reste confinée. Mais voilà que Riley doit se présenter devant sa nouvelle classe, et en évoquant son Minnesota natal, elle fond en larmes. Horreur. Le souvenir qui en résulte est bleu, tout bleu. Surtout, c’est un « core memory ». Joie ne peut le supporter, elle refuse catégoriquement à la petite boule sa place parmi les événements dorés et plaisants qui peuplent la personnalité profonde de Riley. En lutte contre l’inévitable, elle se retrouve aspirée, avec Tristesse, dans les confins du cerveau de Riley. Tout le système s’effondre, l’énergie cesse de circuler. Les trois émotions désormais aux manettes n’ont aucune idée de ce qu’il faut faire. Les îles de la personnalité de la fillette s’éteignent. Une à une, elles s’effondrent. Riley sombre dans la dépression.

Et l’odyssée commence.

Pete Docter expose au spectateur conquis un univers mental merveilleusement inspiré. Il nous entraîne dans un foisonnement de scènes fabuleuses. La pensée devient un train volant qui relie les différentes régions de l’esprit entre elles. Joie et Tristesse découvrent ainsi « Dream Productions », la partie du cerveau qui filme les rêves comme un studio hollywoodien. Elles s’émerveillent dans la partie « Imagination » où elles rencontrent le « imaginary boyfriend », et frissonnent dans le subconscient, hanté par les peurs de Riley (forêt de brocolis et monstrueux clown géant). Joie tombe même dans les profondeurs abyssales de l’oubli, où les souvenirs partent littéralement en fumée. C’est là que va reposer l’étrange ami imaginaire qui a aidé Tristesse et Joie dans leur aventure.

© The Walt Disney Company France 7© Disney – Pixar

Le voyage est ponctué de moments drôles et poétiques, et cette succession de scènes inventives se suffirait presque à elle-même. Mais Pete Docter a bien autre chose à raconter que cette odyssée au tréfonds de l’esprit. L’épique expédition, qui comprend un impressionnant déraillement de train et des sauts olympiques, met en scène des instants déchirants. Elle rappelle les morceaux de nous-mêmes que nous perdons en grandissant, comme cette ridicule liste de princesses que nous connaissons par cœur, où, perte plus cruelle, cet ami fictif qui nous a autrefois comblés de joie. L’âge entraîne le sacrifice, nécessaire mais irrémédiable et terrible, de toute émotion pure, absolue, enfantine.

Le personnage qui croit tout savoir, et qui va apprendre le plus, n’est autre que Joie. Elle ne comprend pas tout de suite ce que le spectateur devine avant elle. Tristesse est essentielle. Petit à petit, elle prend l’ascendant sur Joie. Derrière les rires pointe ainsi un grand drame mélancolique. La joie seule ne suffit pas. Il est vital de faire une place à la partie la plus sombre de nous-mêmes, la plus fragile, la moins héroïque. De retour au QG, Joie sait que chaque souvenir heureux cache une peine. Elle a vu disparaître tant de ce qu’elle s’est efforcée d’offrir à Riley qu’elle réalise son incapacité à gouverner seule. Elle fait alors place à Tristesse, et Riley avoue à ses parents son désespoir, s’effondre en larmes dans leurs bras. Mais la petite femme bleue, apparemment si peu sûre d’elle, comprend que les émotions ne peuvent être perméables. Elle guide Joie vers la console de commandes et, ensemble, elles forment un des souvenirs les plus importants de Riley, une petite boule ronde bleue et dorée.

inside-out-vice-versa-pixar-4© Disney – Pixar

La fin du film, rapide, qui enchaîne les gags, comme pour faire oublier cette scène douce-amère, ne peut cacher que l’innocence est envolée, que la suite ne sera que plus compliquée. Les émotions admirent un nouveau tableau de bord, où de multiples boutons ont été ajoutés. Les îles de la personnalité de Riley se multiplient, et un mystérieux bouton « puberté » apparaît. Les ennuis, finalement, ne font que commencer. A la fin du générique, les génies de Pixar adressent un message à leurs enfants : ils espèrent qu’ils ne seront jamais grands. Terrible aveu de nostalgie qui, comme la profonde tristesse de Riley, ne peut s’exprimer qu’à travers des larmes salées.

© Béryl Huba-Mylek

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