Portrait d’une vie

Il vaut mieux avoir vu le film pour lire cet article.5 éléphants 1

Svetlana Geier a traduit les « cinq éléphants » de Dostoïevski en langue allemande, cinq « romans-monuments », d’imposants pavés littéraires considérés, à raison, comme des chefs-d’oeuvre. Le regard très bleu et voilé, des rides parcourant respectueusement son visage mélancolique, la femme se déplace le dos voûté. Elle magnétise la caméra, en bon sujet de cinéma. Vadim Jencheyko lui consacre un très beau documentaire qui cherche à répondre à la question que se posent les héros du grand romancier russe : « Qui suis-je? » Une question, finalement, qui taraude l’être humain.

Le film se révèle un poignant témoignage, celui d’une longue vie marquée par les bouleversements politiques que l’Europe a connus au cours d’un XXème siècle où l’obscurité et la lumière se sont farouchement affrontées. Le réalisateur filme cette petite femme qui semble sortie elle-même d’un roman, et conte avec pudeur son histoire. Elle se remémore les soins qu’elle a prodigués à son père, victime du régime stalinien, qui mourra dans ses bras. Elle évoque l’arrivée des Allemands dans la petite ville d’Ukraine où elle habitait. Elle les voit comme des sauveurs, venus libérer la communauté de l’oppresseur russe. Elle raconte sa dernière entrevue avec une amie qui lui était très chère. Elles se séparent en croyant se revoir prochainement. Mais la jeune fille est juive, et les Allemands la fusillent avec des milliers d’autres dès le lendemain. Les larmes perlent mais ne coulent pas. Svetlana explique que les années ont passé, mais que le sentiment ne s’est pas amoindri. Elle souffre toujours autant de la perte des êtres aimés.

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Vadim Jencheyko entend surtout dresser le portrait d’une traductrice exceptionnelle, et il s’applique à peindre la façon dont elle travaille. Il capte des instants saisissants, où Svetlana se plonge dans sa tâche titanesque. Elle porte vers la grande table en bois sur laquelle elle travaille de lourds dictionnaires et des ouvrages. Elle dicte ses traductions à une amie qui recopie. Elle travaille ensuite sur le texte avec Herr Klodt, un correcteur avant tout musicien qui la reprend sur la moindre virgule. La scène prend alors des airs comiques. L’homme lit le passage traduit à voix haute, comme s’il s’agissait d’une symphonie : il chante le travail de Svetlana. Au-delà du rythme, il tique sur le vocabulaire ou le temps choisi. Parfois, la vieille dame obtempère. A d’autres moments, elle s’oppose avec entêtement aux conseils de son ami, qui se rebiffe un peu. Mais enfin, le chef d’orchestre, c’est elle.

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Svetlana partage sa vision de la traduction, qui s’apparente tout à la fois à une idée sur la littérature, et une philosophie de vie. Elle insiste sur le rôle que joue la lecture dans l’élévation de l’âme. Elle décrit le langage comme le lien intime entre le monde qui nous entoure et celui qui nous habite. Elle récite avec bonheur des poèmes russes, et s’arrête sur la beauté des allitérations. Elle souligne la façon dont le poète parvient à symboliser le vol du hanneton. Elle s’interroge bientôt sur la construction du possessif en russe, où le pronom est sujet. Elle médite sur ce détail qui pour elle prend une signification considérable. Elle en conclut alors que la liberté est annihilée.

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Svetlana aime les comparaisons entre la grande littérature, la « culture », et le monde quotidien et banal qui nous entoure. Ainsi, elle associe livres et oignons. Un oignon est une oeuvre, un livre, qu’il faut pouvoir analyser. L’oignon se pare de tant de peaux, il faut une à une les ôter pour arriver au cœur du mystère, au cœur de l’histoire. Svetlana rappelle avec espièglerie qu’une fois l’oignon dépecé, il y a toujours du travail, puisque d’autres oignons attendent. Les histoires contiennent d’autres histoires. Les histoires ne s’arrêtent jamais. Elle rappelle aussi le lien entre « texte » et « textile », en caressant une belle nappe blanche que sa mère a brodée autrefois. Avec un profond respect, elle compare son travail à celui de la femme confectionnant ce beau tissu ouvragé. Chaque fil a sa place particulière, son rôle précis. Si la brodeuse se trompe, le dessin final est compromis. La vielle dame s’émerveille de ce travail titanesque entrepris par sa mère. Elle affirme qu’elle ne doit pas broder quand elle traduit, elle doit retrouver le fil. Il faut donc une patience extrême, et un sens du détail aigu.

5 éléphants © Nour Films

Le regard brillant d’intelligence, Svetlana nous explique le génie de Dostoïevski, cet homme brillant et manipulateur capable de nous faire trembler à l’idée que Raskolnikov ne puisse pas accomplir son crime. Comme une enfant fascinée par ce qu’elle découvre, elle nous pousse à nous émerveiller nous-même de la vie. Cette leçon sonne d’autant plus juste à nos oreilles que l’obscurité s’est immiscée à plusieurs reprises dans l’existence de Svetlana. Avec sa petite-fille, elle part ainsi à la recherche de la maison où elle a grandi, espérant retrouver le lieu magique de l’enfance ; mais il n’en sera rien. Elle interrompt quelques temps son travail pour préparer des repas à son fils hospitalisé, qui meurt pendant le tournage. Avec émotion, elle dit cette profonde tristesse de savoir qu’on ne reverra plus jamais la personne aimée. Mais cette digne dame touche le spectateur par sa sensibilité et sa capacité à regarder le monde, à apprécier le détail le plus humble. Elle semble, dans la vie comme dans la traduction, chercher l’ultime ingrédient, l’essentielle petite chose qui rendra le tout plus harmonieux. Elle refuse la simplicité, qu’elle soit fictive ou réelle. Elle rend hommage aux personnages imaginaires qui l’ont fait vivre, tout comme à l’Allemagne envers qui elle estime avoir une dette particulière. Elle rappelle surtout : « Exister n’a de sens que si les choses, après nous, continuent. »

© Béryl Huba-Mylek

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