Annabel, un appel lyrique à l’amour

Annabel Kathleen Winter Plon photo de Mark Vessey

© Mark Vessey (photo) couverture du roman publié chez 10-18

L’écrivaine Kathleen Winter raconte, avec Annabel, l’histoire bouleversante d’un enfant qui naît sans être ni une fille ou un garçon, ou tout à la fois une fille et un garçon. Mais nous sommes en 1968, dans un bourg côtier du Labrador, au Canada. Les parents d’Annabel ne sont pas préparés à élever un hermaphrodite, et ils décident de l’appeler Wayne et d’en faire un garçon.

L’écriture de Kathleen Winter est marquée par la mélancolie et la douceur, mais la violence n’est jamais loin. Sourde, elle transparaît dans le silence sous lequel les parents écrasent leur enfant. Wayne grandit avec insouciance dans un milieu où la nature rythme la vie de ses habitants, mais il se sent différent. Souvent, il capte le regard de sa mère, qui voit dans les traits fins de son fils la fille qu’elle a refusé de reconnaître. Parfois, il perçoit dans les gestes maladroits de son père la culpabilité du mensonge. Annabel, la fille qu’il aurait pu être, semble grandir comme une ombre à côté de lui.

Le jeune garçon trouve du réconfort dans les paroles énigmatiques et singulières d’une amie des parents, Thomasina. Cette dernière a été profondément meurtrie par la disparition soudaine de sa fille et de son mari. Mais cette femme, comme tous les personnages du roman d’ailleurs, n’est pas encline à laisser le destin peser sur ses épaules. Elle prend la vie comme elle vient, elle ouvre les bras à l’avenir. Contrairement aux autres néanmoins, qui toujours estiment qu’il faut se méfier des changements trop violents, Thomasina accepte la différence, puisqu’elle existe, puisqu’elle est là, déjà. Elle surnomme le garçon Annabel. Le fantôme de sa fille semble lui dicter ce prénom qui va coller à l’adolescent, puis au jeune adulte que va devenir Wayne.

Kathleen Winter ne fait pas d’Annabel un roman de genre. Elle s’intéresse moins à ce qui fait d’un homme un homme et d’une femme une femme, qu’à la complexité de l’être humain. Elle met en avant les normes qui contrôlent notre existence, et s’évertue à souligner la diversité qui nous entoure et sur laquelle nous préférons fermer les yeux par peur d’être ébranlés. Les personnages qui gravitent autour du héros sont tous marqués par le deuil, qu’il s’agisse de celui d’un être aimé ou d’un rêve. Wayne n’est finalement pas celui qui a le plus de difficultés à vivre, à être. Il décide au contraire d’affronter la société, il décide de faire vivre Annabel. En embrassant la fille qui dort en lui, il se montre plus courageux que les autres qui se cachent derrière des excuses, des idées préconçues, pour ne pas réaliser leur propre bonheur.

Car Annabel est cela, un livre sur le bonheur, et donc un livre sur l’amour. Les personnages de Kathleen Winter doivent apprendre à vivre ensemble, à communiquer, à s’accepter, et, inévitablement, à s’aimer. Mais comment aimer l’autre si on n’accepte pas sa différence ? Comment vivre avec l’autre si on ne se donne pas un peu ? Tous les personnages sont écrits avec respect, avec une affection évidente. Malgré leurs défauts, leurs faiblesses et même leurs petites lâchetés, ils révèlent être des êtres d’exception. L’auteure s’attache à les faire évoluer vers la lumière, celle dont est baignée le paysage dans lequel Treadway, le père de Wayne, s’enfonce si souvent pour fuir la réalité. Kathleen Winter refuse le pathétique, elle préfère l’absolu du quotidien, la beauté des gestes simples, des mots non-dits qui flottent autour de nous et nous bercent.

Si le roman est parfois dur, car le sujet même est épineux, il n’en reste pas moins que l’écriture incroyablement fluide et poétique porte une histoire déroutante et pourtant étrangement familière. L’auteure nous fait véritablement vivre aux côtés de ces êtres qui luttent contre une nature rude, qui se montre toutefois plus protectrice que la société humaine. Car la nature embrasse la différence, et si elle est violente, elle apaise les hommes. Son infinité, son mystère, sont comme des rappels que l’humain demeure profondément secret, et que ce n’est qu’en s’ouvrant à toutes les possibilités de ce qu’il peut être qu’on peut enfin le saisir, et l’aimer.

Annabel est donc une histoire d’amitié, de famille, l’histoire d’hommes et de femmes, l’histoire d’humains qui vont apprendre à accepter ce qu’on ne peut pas comprendre, à aimer l’autre pour ce qu’il est. Chant d’amour lyrique et enchanteur, le roman de Kathleen Winter est à découvrir de toute urgence, dans un monde où les différences séparent si souvent les hommes.

© Béryl Huba-Mylek

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s