Blanche Neige, un ballet inspiré

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Angelin Preljocaj a voulu, de son propre aveu, créer un « ballet romantique contemporain ». Il choisit d’adapter le conte Blanche Neige, et livre un ballet sublimé par la musique de Gustav Mahler. Les moments de grâce sont pluriels, mais avant de les évoquer, sans doute faut-il souligner les éléments négatifs de cette oeuvre inégale. Si Jean Paul Gaultier a sans doute du talent, ce n’est pas celui d’être sobre. Les costumes, souvent décrits comme somptueux dans les critiques du spectacle, sont surtout d’un mauvais goût surprenant, voire même d’une vulgarité peu commune. Ainsi, la méchante reine est-elle affublée d’une création qui rappelle davantage une souveraine sadomasochiste qu’une sorcière de conte de fées. Les talons, la cape, la coiffe, tout cela empêche la danseuse de se mouvoir, et ses apparitions s’accompagnent bientôt des soupirs du public ; elle se trémousse plus qu’elle ne danse, elle fait de la figuration bien plus qu’elle n’incarne le monstre. Ses fidèles serviteurs apparaissent vêtus en félins, et si leurs costumes leur permettent au moins une grande liberté de mouvements, ils n’en restent pas moins ridicules lorsqu’ils se roulent au pied de leur maîtresse. Ce spectacle soi-disant « familial » a quand même des faux airs de cabaret érotique.

Les autres personnages ne sont pas épargnés : Blanche Neige porte une sorte de toge qui devrait évoquer une déesse antique mais rappelle plus sûrement le vêtement d’un sumo, alors que le prince revêt le costume d’un toréador ou des bretelles d’un orange douteux. Il n’y a pas un chasseur mais trois, évidemment au service de la vilaine reine sadomasochiste, et ils semblent davantage prêts à poser pour un calendrier suggestif que pour la traque d’une innocente victime. Soyons cléments tout de même, et reconnaissons que le costume du cerf est très réussi (tout comme la chorégraphie que le danseur exécute en mimant la grâce et la fragilité de l’animal), et que la robe de mariée de Blanche Neige n’est pas trop laide. Sans doute Angelin Preljocaj a-t-il choisi le grand couturier pour apporter de la modernité, du décalage dans cette histoire qu’il suit de façon rigoureuse. Il voulait peut-être ne pas être taxé de classicisme. Il aurait dû faire davantage confiance à son talent de chorégraphe, car sa danse n’a nul besoin de costumes sophistiqués pour être sublimée. Au contraire, les déguisements distraient d’un spectacle visiblement inspiré, qui peut parfois être d’une grande beauté.

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Il y a de l’audace dans la façon dont l’artiste approche le conte. Il en fait une lecture résolument psychanalytique, centrée sur la violence de l’histoire. Sur scène, il parvient à représenter ou évoquer des sujets peu dansés, comme l’accouchement, le viol ou encore la maltraitance des enfants. Sans doute est-ce l’ouvrage de Bruno Bettelheim (Psychanalyse des contes de fées) qui a aidé le chorégraphe à mettre en scène son récit. Les problématiques abordées s’inscrivent bien dans le monde contemporain. Il développe surtout la thématique de la relation mère-fille. Dans une société où les femmes mûres sont contraintes de rivaliser avec la joliesse des jeunes filles, l’histoire de cette belle-mère prête à tuer pour continuer de séduire, d’être la plus belle, a une certaine résonance. Il faut sans cesse s’observer dans le miroir, corriger ses rides, se maquiller, se transformer. Les crèmes et les instituts promettent la beauté éternelle, mais la jeunesse ne peut pas être figée. La volonté de la sorcière de rester superbe à jamais est vouée à l’échec.

Le chorégraphe ne parle cependant pas simplement d’une relation mère-fille, mais plus généralement d’une relation parent-enfant. La scène où la sorcière force Blanche Neige à manger la pomme est parfaitement terrifiante. La jeune fille ne croque pas innocemment dans le fruit, elle est violemment forcée d’y planter ses dents. La reine la traîne d’un bout à l’autre de la scène, en tenant fermement la pomme rouge que Blanche Neige ne peut pas lâcher. La violence est visible, insoutenable, et évoque le viol ou la maltraitance. Le parent soumet l’enfant, le parent brise l’enfant, le parent humilie l’enfant. Loin de la représentation classique de la princesse innocente qui, ingénument, tombe dans le piège, Angelin Prelcojaj choisit de mettre à jour l’horreur tapie sous le récit, la belle-mère tyrannique, l’enfant qui tente de se défendre mais n’a pas les armes pour lutter contre l’adulte.

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L’ouverture même du ballet est empreinte de cette violence propre aux contes, et à Blanche Neige en particulier. Le chorégraphe montre ainsi l’accouchement de l’enfant à la peau blanche comme la neige et aux cheveux noirs comme l’ébène comme un processus de douleur et de sang. La maternité devient un sujet de danse, puisqu’elle touche intimement au corps, le métamorphose. La mère souffre visiblement, se traînant sur le sol, tenant son ventre dans ses mains. La naissance n’est pas un heureux événement, elle s’accompagne d’une douleur insoutenable, et surtout de la mort. La danse dit cette souffrance, la danse symbolise la mort, la danse dénonce la violence. Angelin Preljocaj parvient à utiliser le langage du corps pour peindre le tragique, la terreur, notamment car il n’y a rien de plus physique qu’un accouchement, que les coups, que la mort.

La maternité symbolise aussi la création. A un autre niveau, on peut en effet voir cette ouverture comme un moyen de parler du travail de l’artiste. Ne dit-on pas des œuvres qu’elles sont des créations ? La création ultime n’est-elle pas la gestation d’un enfant, l’accouchement ? La naissance d’un projet artistique ne s’accompagne-t-elle pas d’une certaine mélancolie, d’une peur d’échouer à porter son « enfant » comme il faut ? La mère refera d’ailleurs une apparition, lorsque Blanche Neige est morte, pour l’emmener avec elle au royaume des défunts. La mère comme symbole de mort, serait-ce une façon de formuler que la création est vouée à l’échec ? Non. Car la mère pousse aussi l’enfant à vivre, elle lui redonne espoir, elle quitte la scène sans sa fille. Qu’est-ce qui sauve Blanche Neige ? L’amour. Tout comme l’amour du public, des critiques, mais plus sûrement de l’artiste lui-même, porte une oeuvre, sauve une oeuvre, donne souffle à l’oeuvre.

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Ainsi, la violence est loin d’être la seule thématique du ballet. La joie trouve sa source dans l’amour et dans l’amitié. Le chorégraphe s’amuse avec les nains, il en fait des acrobates suspendus sur un mur de pierre, le mur des mines dans lesquelles ils travaillent, sans doute. Leurs gestes sont coordonnés, vifs, ils volent, ils tombent et remontent aussitôt vers le ciel. Ils symbolisent la vie, la joie. Ils découvrent Blanche Neige avec curiosité, s’amusent aussitôt avec elle, l’entraînent dans leur demeure. Dans une ronde enfantine, assis au sol, les danseurs jouent de la musique, tapent des mains, tapent le sol de leurs pieds. Ils répètent ces mouvements, créant une mélodie incantatoire, un chant d’allégresse et de vie. Les nains trouvent refuge dans les rires, dans les jeux innocents. Blanche Neige goûte encore à l’enfance avec eux, redevient une petite fille.

Mais il y a, surtout, l’amour. Angelin Preljocaj excelle quand il met en scène des pas de deux entre Blanche Neige et le prince. La désir naît langoureusement, à l’unisson. Le couple effectue la chorégraphie en miroir, les mêmes gestes se dansent simultanément, se répètent inlassablement. Les corps se fondent, glissent l’un sur l’autre, s’attirent, se nouent. La sensualité naît de cette attention particulière portée à chaque mouvement, qui tous paraissent aussi naturels et spontanés car ils sont parfaitement maîtrisés. L’enlacement des corps, leur dénouement, les frôlements et les embrassements des  bras, des pieds, des mains, des têtes et des ventres disent le désir, chantent le désir. Les moments entre Blanche Neige et le prince rendent à l’amour et à la sexualité son innocence, sa douceur, sa beauté, son caractère naturel et spontané. Ils s’opposent aux scènes presque indécentes entre la reine et ses esclaves.

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Et si l’acte de mourir est toujours montré dans sa cruauté la plus saisissante, le corps sans vie devient, lui, un formidable sujet de danse. Ainsi, la mort de la mère, la mort du cerf, la mort de Blanche Neige, la mort de la méchante reine (qui, comme dans le conte, doit danser à mort le jour du mariage de l’héroïne), ces morts, ces crimes parfois, s’opposent à l’enveloppe corporelle inanimée de la princesse aux lèvres vermeilles. Le plus pur moment de grâce du spectacle, la plus grande réussite d’Angelin Preljocaj, s’illustre dans cette scène d’une grande beauté artistique où le prince découvre sa bien-aimée morte. Il avance vers elle, tremblant, ne tenant plus sur ses jambes. Il ne cesse de trébucher, de tomber, il se traîne au sol. Comment se tenir debout, comment vivre quand le deuil vous tient ? Le prince essaie de se relever, ses bras vont vers le ciel, il se redresse, mais il est sans cesse rappeler vers le sol, ses bras retombent, sa tête se baisse. Peut-être supplie-t-il qu’on ramène son amour à la vie. Plus sûrement, il se désole, il désespère. Il se saisit alors du corps de Blanche Neige, il le tire. Quel talent que celui de la danseuse, qui danse sans danser, qui laisse tous ses mouvements suivre ceux, affolés, du prince qui tente de la réveiller. Il reproduit la danse qu’ils avaient faite ensemble, il la tient, il la tourne, il la fait voler, il la fait tenir debout, mais il ne peut la forcer à s’animer. A chaque fois, le bras de Blanche Neige retombe, sa jambe se fige, sa tête balance. Il relâche plusieurs fois ce corps qui refuse de répondre. Il secoue, il embrasse, il caresse. Il se cramponne au corps inanimé de celle qu’il aime, mais pleure, pleure car ce n’est plus Blanche Neige, car elle est morte, car elle ne répond plus, car ce corps n’est pas l’aimée, car le corps sans la vie n’est plus rien. Angelin Preljocaj parvient à faire danser le deuil, à faire danser l’absence. Le corps mort danse la mort, le corps mort n’est plus qu’un pantin désarticulé.

Mais Blanche Neige n’est pas morte. Et son réveil terrifie d’abord le prince, qui n’y croit pas, lui qui a dansé avec la mort même. Pourtant, elle est là, elle l’embrasse. Et il se jette sur ce corps maintenant chaud, ce corps qui à présent lui répond. Il s’émerveille de la grâce de sa bien-aimée, des mouvements qu’elle répète, de la façon dont elle s’accorde avec lui. Elle n’est plus attirée par le sol, mais véritablement aimantée vers l’homme qu’elle aime. Les deux jeunes gens retrouvent leur innocence, leur volonté de vivre, leur bonheur. La danse les porte vers leur avenir. Inspiré, Angelin Preljocaj l’est indéniablement. Il reste à épurer, à supprimer ces ornements qui n’embellissent pas mais divertissent de cette élégance à laquelle il peut parvenir quand il mise sur la danse et la pureté première du mouvement.

© Béryl Huba-Mylek

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