L’éclatante victoire de l’Art

Il vaut mieux avoir vu le film pour lire cet article.
timbuktu

Les djihadistes évoluent, dans l’ombre, depuis une bonne quinzaine d’années. Pourtant, jamais l’actualité n’avait ainsi été prise en otage par leurs horreurs. De la création de l’Etat islamique aux victoires sanglantes de Boko Haram, sans oublier les attentats répétés qui font trembler la planète, la monstruosité de leurs actes hante les médias, la violence de leurs abominations ternit l’idée qu’on se fait de l’humanité, et leurs visages deviennent l’incarnation du Mal. Les articles sociologiques ou politiques à leur sujet s’accumulent, détaillant leurs pratiques barbares, leur irrespect de la vie, leur apparente jouissance puisée dans la souffrance de l’autre, dans la torture, le viol et le meurtre de leurs semblables. Nul doute que cette publicité les ravit, eux qui filment l’insoutenable, cherchent à tout prix à s’illustrer en « Une » des journaux, à devenir notre pire cauchemar, le monstre tapit dans l’obscurité, prêt à nous dévorer. Un monstre tout puissant, invincible, car le propre du monstre c’est de ne pas être un homme.

Abderrahmane Sissako signe, avec Timbuktu, un film lumineux, d’une exceptionnelle beauté artistique, qui s’oppose, en tout, au message qu’aimerait transmettre les djihadistes. La résistance du réalisateur est dans le portrait qu’il fait de ces funestes hommes. Aux oubliettes, le costume de bête vengeresse, à la trappe la panoplie du tueur surentraîné, balayés les masques de sang. C’est l’homme qui paraît, l’homme qui parle, l’homme qui agit. Le djihadiste n’est plus la figure de l’horreur, mais l’humain quand il dérape, l’humain quand il se perd, l’humain quand il tombe dans la médiocrité. C’est, surtout, un homme gauche, un homme maladroit, nourrit par ses contradictions. Peut-on le filmer ainsi, bancal, ridicule, bafouillant ? Oui. On peut. Peut-être même le faut-il.

© Le Pacte Timbuktu  7

Nous sommes à Tombouctou, donc, au Mali. La ville a été prise d’assaut par une coalition de groupes salafistes en 2012, au cours de l’été. Ils ont occupé la ville jusqu’au début de l’année 2013. Le film s’ouvre sur une gazelle qui paraît voler au-dessus du sol tant elle est légère. Il n’y a pas de son, juste le silence. Le spectateur remarque tout de suite l’agilité de cet animal, la beauté de cet envol fragile. Tout à coup, des coups de feu, répétés, rapprochés. A bord d’un véhicule tout-terrain, les djihadistes surgissent. La vulnérabilité de la gazelle s’impose alors que ses chasseurs tentent de l’attraper, hurlant : « Ne la tuez pas, épuisez-la seulement! » Tuer serait, peut-être, trop clément. Il faut faire peur, il faut emprisonner, il faut exténuer la proie. La scène est suivie de la destruction de statues à coup de rafales de pierres. Une gazelle, des sculptures, les cibles des djihadistes sont donc la liberté que symbolise l’animal, et la culture.

L’oppression est réelle. Les hommes armés s’imposent dans la ville, se glissent, comme le sable qui les entoure, partout. Leur fanatisme est terrifiant, mais surtout par sa bêtise. En effet, le réalisateur a l’intelligence de choisir le registre burlesque, de jouer sur le décalage pour peindre ces hommes animés par le pouvoir plus que par la religion. Les bourreaux ne sont pas des diables surpuissants, mais des diablotins grotesques. Ce ne sont pas des monstres, ils n’ont rien de bêtes surhumaines, de dieux inquiétants. Ce sont des hommes profondément aveugles, plus idiots que dévots. Le spectateur se surprend à pouffer de rire devant ce groupe de bras cassés qui s’illustre dans des situations de plus en plus absurdes. Ils deviennent des personnages burlesques.

© Le Pacte Timbuktu 3

Ainsi, un ancien rappeur belge tente désespérément de tourner une vidéo de propagande, mais ne parvient pas à construire ses phrases, à se montrer convainquant. Un aîné essaie bien de l’aider, prend sa place, lui dicte ce qu’il doit dire. Il devient clair que la pensée n’est pas construite, le jeune homme dit être « contre les Occidentaux », le plus âgé parle de religion. Ils s’opposent au rap, sans expliquer pourquoi. Un troisième homme joue avec la lampe qui sert d’éclairage. Dans une autre scène, un djihadiste traverse la ville, un mégaphone à la main, égrenant, apparemment infiniment, les interdits : on ne peut plus écouter de musique, fumer ou jouer ou football. L’homme assène ces lois dans plusieurs langues, visiblement fatigué au bout d’un moment de se répéter. Puisque la contradiction est humaine, un djihadiste lui-même se cache dans les dunes pour allumer une cigarette, et des recrues françaises débattent sur Zidane et Messi. On interdit la musique alors qu’on l’aime, on interdit la cigarette qu’on fume, on interdit un sport qui nous passionne. La source première du fanatisme, c’est donc la bêtise, qui est elle-même un puits sans fond dans lequel on peut puiser le rire.

Pour autant, Sissako n’oublie pas les exactions horrifiques de ces hommes venus imposer leur loi, leur religion, en appliquant la charia. La menace gronde, chaque scène, même amusante, a quelque chose de grinçant. Derrière l’humour, la terreur. Une femme est fouettée pour avoir chanté, un couple est lapidé, un homme condamné à mort, une jeune femme contrainte de se marier. Le réalisateur ne se complaît pourtant pas dans la violence. Elle lui semble même étrangère. Il refuse ainsi d’imposer au spectateur ce que les djihadistes imposent à la population de Tombouctou. Le sang ne coule pas à flots, les coups de fouet ne retentissent pas inlassablement à l’écran, les pierres tuent hors champ. Lorsque la violence devient un spectacle, elle ne fait plus peur, elle n’est plus choquante, elle se banalise. En choisissant de faire un film poétique, lumineux, Sissako peut prendre le recul nécessaire pour dénoncer. Le décalage et le rire rendent effroyables les mises à mort et les tortures infligées par des hommes au raisonnement absurde.

© Le Pacte Timbuktu 2

Timbuktu est surtout un film en hommage à la population qui a résisté à l’oppression. Jamais le réalisateur ne filme ces hommes et ces femmes qui ont lutté comme des victimes. Au contraire, ils incarnent la grandeur, la sagesse, l’intelligence. Ils se montrent tour à tour rebelles et rusés. Une femme refuse ainsi de porter des gants, estimant qu’elle ne peut vendre du poisson en cachant ses mains. Elle les tend alors aux envahisseurs et leur dit qu’ils peuvent les couper. Dans une scène extraordinaire, des jeunes gens jouent au football avec une balle imaginaire. Ils miment le lancer du ballon, les coups de pied, les esquives, les montées vers le filet, le but final. Les vainqueurs exultent, les perdants baissent la tête. A cet instant pourtant, ils sont tous des champions, unis dans leur fiction. Contre les oppresseurs, l’imaginaire, le rêve, l’espoir. Une voiture de djihadistes arrive, et les jeunes gens se lancent dans des étirements qui ne trompent personne. Mais sans balle, pas de preuve. La magie l’emporte. La nuit, les habitants chantent, jouent de la musique, alors que les hommes armés rôdent, cherchant qui trouble ainsi le silence, en chantant des louanges en l’honneur de Dieu et du prophète.

Ce sont en effet deux visions de l’Islam qui s’affrontent. L’une aveugle, privée de raison, l’autre tolérante et aimante. L’imam de la ville tente ainsi de dialoguer avec les djihadistes, de discuter des passages  du Coran qui prônent la paix. Kidane et Satima, le couple touareg qui vit dans le désert, avec leur fille, symbolise cette religion qui tend à la dignité et à la grâce dont parle l’imam. Éclatants de liberté, les trois personnages habitent les plans sublimes du cinéaste. Ils semblent hors du temps, comme une famille qui vivrait dans une bulle paradisiaque, prenant le temps d’être. Une de leurs vaches se nomme pourtant GPS, et c’est elle qui va se perdre et entraîner le drame. La tragédie de cette famille touareg est digne des mythes bibliques, du meurtre d’Abel par Caïn. Le crime est presque innocent pourtant, puisqu’il est accidentel. Il se déroule au bord de l’eau, en plein milieu du désert, dans un décor d’une beauté à couper le souffle. Sissako filme ici la véritable haine, la faute, celle qui surgit dans le cœur des hommes sans crier gare, celle qui plonge dans la tristesse. L’homme qui tue est un homme qui tremble, un homme qui regrette, un homme qui demande pardon. Sa faute s’oppose aux crimes à répétition des djihadistes, qui vont pourtant devenir ses juges. Il y a donc crime et crime, faute et faute. Le héros accepte sa destinée, il remet sa vie entre les mains de Dieu, avec une humilité qui touche apparemment ses oppresseurs, sans pourtant leur faire réaliser qu’ils sont ceux qui devraient se repentir.

© Le Pacte Timbuktu 1

Abderrahmane Sissako inflige ainsi une défaite magistrale aux fanatiques. Pantins de comédie, ils restent dans l’ombre des habitants qui luttent en chantant, en jouant de la musique, en imaginant, en rêvant. Une femme de la ville, la seule qui ne se voile pas, peut-être une folle, peut-être une magicienne, regarde en souriant un djihadiste qui entame une étrange danse devant elle. Il n’est plus armé, ses mouvements rappellent ceux d’un oiseau, il est comme envoûté par cette femme qui le regarde, triomphante. Les djihadistes ne s’arrêteront pas, ils continueront de courir après la liberté, après la gazelle, qui clôt le film. Mais la liberté ne court pas seule, elle est accompagnée, dans la dernière scène, par des images des enfants qui fuient, qui s’échappent, qui lutteront. Le réalisateur nous rassure : même si GPS est morte, nous pouvons encore trouver notre chemin, tant que nous userons d’intelligence et d’humour, tant que la beauté nous éblouira, tant que la poésie nous portera, tant que l’Art sera notre arme. Alors, la victoire sera à nous, puisque dans l’Histoire, toujours, même si cela prend parfois du temps, l’obscurantisme est anéanti. C’est pourquoi il n’y a pas de chevaliers du djihad, de guerriers de la religion dans Timbuktu ; il n’y a que des résistants.

© Béryl Huba-Mylek

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