Turner, traqueur de lumière

Il vaut mieux avoir vu le film pour lire cet article.© Simon Mein Thin Man Films

Qu’est-ce que l’artiste ? Cette question a été posée bien souvent, et chacun sans doute a sa propre opinion quant à la réponse. Mais force est de constater qu’au cinéma, l’artiste a souvent pris les traits d’un être beau et mystérieux, mélancolique et romantique, torturé par l’amour et l’éternité. La figure du poète maudit est si populaire, qu’aujourd’hui encore nombreux sont ceux qui s’imaginent qu’aucun grand artiste n’a jamais vécu de ses créations, et qu’ils sont tous morts de faim et de froid avant d’être reconnus à leur juste valeur. S’il est indéniable que certains génies ont lutté toute leur vie – à l’image de Van Gogh, peintre bafoué s’il en est – il faut tout de même remettre les pendules à l’heure. Au cinéma, Mike Leigh nous a livré un très joli portrait de Turner, loin des passions tourmentées et des violons pleureurs. Une peinture sobre, visuellement superbe, profondément humaine, celle d’un homme qui affirme lui-même être une gargouille, et a cherché, sa vie durant, à toucher à la beauté des paysages infinis.

Le film se veut moins une biographie exemplaire de Turner qu’une suite de moments arrachés aux vingt-cinq dernières années de sa vie. Vraisemblablement, ce qui intéresse le plus Mike Leigh, c’est le travail même du peintre. Plusieurs fois, il part en pèlerinage, au bord de la mer. Il a toujours sur lui un petit carnet dans lequel il jette des croquis et des esquisses. Lorsqu’il rentre chez lui, c’est pour retrouver sa servante, tristement amoureuse d’un maître qui l’utilise quand il en a envie, et son père, qui est passé chez le marchand de couleurs avant. Turner s’enferme ensuite dans son atelier, et jette sur la toile, préparée par son père également, les couleurs qui donneront les chefs-d’œuvre que nous connaissons. Le travail est répétitif, méticuleux, presque monotone. Turner ne se réveille pas en pleine nuit, animé par une fièvre créatrice, pour peindre en une heure un paysage marin. L’œuvre naît après plusieurs jours de labeur. Une fois la peinture terminée commence l’obligation de la présenter. Turner expose ses toiles dans un Salon annuel, où ils croisent ses semblables, certains qu’il semble apprécier, d’autres peut-être qu’il jalouse. Les mécènes rôdent et distribuent leur argent, vraisemblablement sans connaissance particulière de l’art qu’ils collectionnent. Il y a les acheteurs aussi, que le peintre reçoit chez lui, dans une pièce où s’entassent ses toiles. Et bien sûr, la critique. Turner doit essuyer les rires de ceux qui le voient comme un vieil excentrique dont la vue baisse tellement qu’il se met à peindre de façon « floue ». Lors d’un repas auquel il est convié par le critique John Ruskin, Turner n’hésite pas à remettre le jeune homme à sa place. Finalement, qu’est-ce qu’un critique, un mécène ou un acheteur savent du travail du peintre ? Que savent-ils de l’artiste ? Il ne faut pas parler de ce qu’on ignore.

© PROKINO Filmverleih GmbH

Mike Leigh ne semble pas ignorer qu’être peintre, avant tout, c’est un métier. La passion, la mélancolie, le doute, certes, mais cela ne fait pas un grand peintre. C’est l’acharnement dans le travail, l’éternel recommencement du mouvement, des habitudes, qui permet la création. Turner est montré comme un homme curieux des nouvelles technologies, des avancées scientifiques. Il aime observer le monde autour de lui. Il peut pleurer en regardant le corps d’une femme nue, s’émerveiller du profil qu’il juge grec d’une femme bien banale aux yeux des autres, et chanter, fort maladroitement, la lamentation de Didon. Il est touché par la beauté qu’il décèle autour de lui. Mike Leigh n’est pourtant pas tendre avec son personnage. Il le montre comme un animal grincheux, qui grogne plus qu’il ne parle. Surtout, l’homme est égoïste. A la mort de son père, il délaisse petit à petit la maison familiale, et la servante à laquelle il a vraisemblablement fait un enfant dont il ignore l’existence. Il s’installe chez une femme douce et serviable, madame Booth, qui va supporter ses humeurs. Grâce à ses attentions, il pourra, jusqu’à son dernier souffle, se jeter dans la création. Il apparaît également silencieux et gêné lorsqu’une maîtresse lui fait des reproches, se tenant devant lui avec les deux filles issues de leur liaison. Lorsque l’une d’elle meurt, il ne laisse rien paraître de ses émotions.

Seul, pourtant, il pleure. Admirablement, il se retient devant un peintre auquel il fait l’aumône, qui lui lance au visage qu’il ignore ce qu’est le deuil d’un enfant. Son père, sa mère décédée dans un asile psychiatrique, sa jeune sœur, une de ses filles… La perte se dessine comme une prison terrible à laquelle Turner essaie d’échapper. Ne pas connaître la mort, ne pas subir le chagrin. Madame Booth a déjà perdu deux époux, elle survivra à Turner. Elle représente l’espoir pour un homme qui ne peut affronter le deuil, celle qui ne meurt pas, celle qui survit à tout. L’homme a peint la beauté incroyable de la mer, et lorsqu’on lui demande s’il a enfin fait le tour des paysages marins, il est abasourdi. Comment peut-on en avoir fini avec l’immensité des océans ? Avec l’éternité ? Avec, finalement, l’espoir ?

L’Angleterre du peintre est en pleine transformation, la révolution industrielle grignote petit à petit l’univers de Turner pour se transformer en celui de Dickens. Le train devient un moyen de transport courant, la photographie permet d’immortaliser les chutes du Niagara, et le visage fermé de Turner. Tout change, tout se transforme. Le peintre prie pour que les couleurs ne puissent pas s’imprimer sur la pellicule avant longtemps, terrifié à l’idée d’être remplacé par cet appareil qui reproduit, si rapidement, ce qu’il y a devant lui. L’homme derrière l’objectif est un jeune prétentieux qui ne veut pas vraiment discuter de son « art ». Turner reviendra tout de même avec madame Booth pour immortaliser leurs deux figures, presque terrifiées par les fulgurants changements de leur temps.

© Simon Mein Thin Man Films 2

Voilà pourquoi, jamais, on ne peut pas en avoir fini avec la beauté des vagues, de l’horizon à perte de vue, et des bateaux « glissant sur les gouffres amers ». La ville se transforme, elle devient étouffante, envahie par la fumée de l’industrie et la rapidité d’un monde qui ne s’arrêtera plus jamais. Mais les falaises demeureront, et l’océan grondera toujours, et la tempête aura toujours un goût salé. Turner s’est-il véritablement attaché au mât d’un navire pour se plonger dans un orage ? La légende est illustrée dans le film, et la scène permet d’affirmer ce que le peintre tente d’atteindre : la beauté du monde, celle véritable, qui jamais ne changera. Le ciel et les nuages continueront de prendre les couleurs extraordinaires que Turner a immortalisées. C’est la vérité qui touche cet homme rustre et quelque peu ridicule, qui crache sur ses toiles et joue les comiques pour son entourage. La vérité du monde, celle dont on peut être sûr, celle qui demeurera toujours, bien après lui, bien après tous. Traqueur de lumière, le peintre, tout au long du film, arrache au monde les pigments qu’il plaquera sur ses toiles (pigments merveilleusement rendus par le chef opérateur Dick Pope, qui les a étudiés).

Alors, vieilli, Turner ne peut s’empêcher de sourire avec mépris lorsqu’au Salon annuel il découvre les toiles des préraphaélites. Une vie entière à chercher à atteindre la beauté de l’infini, le miracle caché dans les nuages transpercés de lumière, et tout à coup s’étale devant lui le réalisme mièvre d’hommes obnubilés par la beauté des légendes et des mythes.

Pour interpréter ses personnages, et particulièrement Turner, Mike Leigh a choisi des acteurs qui ne font pas volontiers la couverture des magazines, et qui ne sont pas reconnus pour leurs plastiques lisses et parfaites. Des acteurs qui, très souvent, ont joué les seconds rôles, « les demoiselles d’honneur », comme l’avait justement fait remarquer Timothy Spall en recevant son prix d’interprétation à Cannes. On oublie parfois comme la beauté physique a une emprise colossale sur l’art, et l’art cinématographique en particulier. Le film ne s’arrête jamais sur un visage fin et angélique, sur des traits parfaitement sculptés, sur un être d’une telle beauté qu’on ne peut qu’être fasciné. Étrangement, cela a quelque chose de reposant. Baignés dans une lumière splendide, aucun acteur, aucune actrice, n’est pourtant là pour éblouir ou charmer. Ils incarnent tous, justement et avec talent, des êtres qui évoluent dans un monde trop grand pour eux, trop changeant, trop dur. Ils sont profondément humains, jamais muses magnifiées et donc, forcément, dénaturées. Madame Booth rit d’ailleurs avec gêne quand Turner assure qu’elle est une femme de grande beauté. Cela n’est pas bien important pour elle. Ce sont les paysages, toujours et encore, qui écrasent tout. Peut-être est-ce aussi pour cela que Turner dédaigne les jeunes peintres. Lui aussi, il a dessiné des femmes, des prostituées, croquis qui ont d’ailleurs été détruits. Mais le sublime n’est pas dans un visage magnifié de princesse intouchable. Le sublime doit être traqué là où les hommes ne sont pas encore allés. Le sublime est caché dans l’horizon que, jamais, on ne peut approcher.

© Béryl Huba-Mylek

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