Danser, maintenant

NOW (Carolyn Carlson 2014)

Au théâtre national de Chaillot, Carolyn Carlson a proposé sa nouvelle création, la chorégraphie Now. Le spectacle se veut résolument actuel, il s’inscrit dans un besoin de s’arrêter, de se concentrer sur le présent dans un monde qui semble aller toujours de plus en plus vite. La danseuse et chorégraphe avoue s’être inspiré de La poétique de l’espace de Gaston Bachelard, mais aussi de certaines théories bouddhistes.

Sans doute ce qui frappe le plus le spectateur est le constant va-et-vient entre l’intimité du microcosme et l’infini du macrocosme. Les scènes que se jouent les danseurs se répètent souvent, elles symbolisent le cycle de la vie, un cycle qui ne cesse jamais, perpétuel et mouvant. Les sept interprètes qui courent, sautent et crient aussi, sont une famille, une petite famille, mais ils représentent la vie humaine dans ce qu’elle a de plus implacable. Une partie du ballet se concentre sur la construction d’une maison et d’une famille, gestes inlassablement recommencés à l’échelle de l’humanité.

Le spectacle débute avec un texte, celui que Juha Marsalo restitue avec émotion et talent, en anglais mais aussi en français, en espagnol ou encore en finlandais. Plusieurs poètes sont convoqués, Baudelaire, Milosz, Rilke. La danse, d’ordinaire, se passe de paroles. Mais Carolyn Carlson nous offre ici autre chose, une méditation sans doute plus qu’un simple ballet. Les phrases, saccadées, parfaitement apposées sur la musique et suivant les gestes affolés du danseur, rappellent ce que chacun sait mais oublie sans doute bien souvent. Hier et demain nous sont hors d’atteinte, il est inutile d’essayer de les saisir. Ce qui est fait, est fait ; ce qui sera, sera. L’homme ne peut agir que sur le présent, dans l’instant, là, tout de suite, maintenant. Now. Tout à l’heure ou il y a deux minutes sont passées, terminées, envolées.

Carolyn Carlson parle de son travail comme d’une « poésie visuelle ». Ce poème-ci se danse en sept parties. On commence par le cocon, le début, la naissance peut-être. Les danseurs construisent d’abord leur petite maison personnelle, puis la nature est convoquée. On passe du petit au grand, du privé, au tout, à l’universel. Les pas s’effectuent sur la musique de René Aubry, qui a réussi à spatialiser le son même. Les personnages sont embarqués dans une quête de spiritualité, les corps se fondent dans les notes, les silences, ou se détraquent tout à coup. Par étapes, le spectateur assiste à un voyage sensible de l’infiniment petit à l’infiniment grand.

La souplesse et l’énergie restent, comme dans les autres œuvres de l’artiste, les mots d’ordre. Bras, jambes, tête, ventre, pieds, dos et mains, mains tirées vers l’avant surtout, braquées sur le public, avec cet ordre brutal, « to the future », vers le futur. Les scènes s’enchaînent entre la douceur, qu’il est aisé de rapprocher de la mélancolie, et la fureur, celle de vivre, animée par la peur de ne pas avoir le temps. Souvent, le terrible son de la grande aiguille qui tourne dans l’horloge accompagne les danseurs. Un passage entier lui est d’ailleurs dédié, les gestes se distordent, se saccadent, tout devient irrégulier. La prison du temps empêche de se libérer. Mais cette danse presque convulsive parvient souvent à s’échapper de la tyrannie des minutes qui passent. Les corps s’étirent à l’infini, les personnages sautent, glissent, s’élancent. Le mouvement ne s’arrête jamais. Parfois, il se calme, embrasse l’espace, à l’image de ce morceau qui emprunte sans doute aux arts martiaux, où Yukata Nakata tourne sur scène, combattant avec agilité et grâce un ennemi invisible.

La chorégraphe utilise bien d’autres éléments que la danse pour faire passer son message. De nombreuses vidéos sont notamment projetées durant le spectacle, sur différents écrans, certains apparaissant seulement l’espace d’un instant. Ces images représentent les membres de la troupe. On les voit autour d’une table, ou dans les bois. Parfois, ils fixent la caméra intensément, et observent le public. Les « vrais » danseurs s’animent à l’instant, là, tout de suite, maintenant. Mais leur(s) passé(s) nous hantent. Les souvenirs ne nous quittent jamais. Une image frappe particulièrement. Juha Marsalo se trouve seul sur scène. Une image de lui, descendant une échelle plaquée contre un arbre, est projetée. Elle s’étend du mur au fond de la scène jusqu’au sol. Les pieds apparaissent d’abord, gigantesques, puis le corps, et ce corps semble s’étirer vers nous, un moment complètement distordu par les lignes perpendiculaires qu’il traverse. La version, qui semble alors très petite, du « vrai » Juha Marsalo, cohabite avec une version idéale, immense, et nécessairement révolue. Pourtant, elle nous est offerte dans le présent du spectacle. L’utilisation des films permet donc de relier le passé au présent. Si ce qui importe reste le « maintenant », le passé reste indéniable et nécessaire à la construction du présent.

Un autre passage, magnifique, voit l’un des danseurs paraître sur scène, un rouleau de gros papier adhésif à la main. Il s’élance vers le sol, et se met à coller, partout sur la scène, le long ruban marron. Les gestes sont maîtrisés, les mains ou les pieds plaquent au sol la matière collante, le danseur court partout, s’élance. Il y a quelque chose de profondément drôle et triste dans cette danse. Le burlesque se marie à la poésie. La situation est absurde, mais les mouvements si beaux. On pourrait penser qu’il veut à tout prix réparer, protéger, construire. Pour cela, il doit courir contre le temps. Mais l’entreprise est vaine ; juste après, les autres danseurs détruisent, petit à petit, l’immense figure au sol qu’il avait créée.

Si Carolyn Carlson est en quête de spiritualité, c’est pour parler du bonheur. L’harmonie intérieure ne peut être sans l’harmonie extérieure. La nature apparaît à l’artiste comme la meilleure réponse possible. Retrouver les sensations de la forêt, se rapprocher des arbres. Ceux-ci envahissent la scène, il faut les faire pousser, les nourrir. On parle des animaux, qui n’existeront peut-être plus. « Et vous, quel animal avez-vous dans votre pays ? » L’homme doit se détacher de la volonté de construire, à tout prix ; de nommer, sans arrêt.

Le message semble être celui-ci : on ne peut pas forcer les choses, le bonheur n’est pas constructible. Au début, alors que les hommes ont tenté de dresser des murs pour protéger leur foyer, alors que les femmes imaginaient l’intérieur de leur cuisine, Juha Marsalo a commencé à réciter un texte, très doucement d’abord : « Soyeux heureux, partagez. Aimez. Souriez. » Puis, petit à petit, la voix se fait dure, plus dure, beaucoup plus dure. Le danseur se met à crier, à hurler. L’ordre devient terrifiant. Nous construisons des maisons pour nous protéger, pour créer des souvenirs, pour être heureux. Mais cela ne marche pas. Les familles sont toutes dysfonctionnelles. Derrière les portes, les gens pleurent, se disputent, se font mal. A la violence du microcosme, Carolyn Carlson oppose la grandeur de la nature. Une symbiose semble, pour elle, possible, entre Mère Nature et les hommes. A l’agitation humaine, si insignifiante, la chorégraphe, poète et danseuse réplique par le « silence des espaces infinis ». Le spectacle se veut une invitation à se ressourcer, à se retrouver. A s’arrêter, là, maintenant, tout de suite, à l’instant. A respirer, réfléchir. Puisque demain, de nouveau, le microcosme redeviendra notre monde, Carolyn Carlson nous rappelle, le temps d’un court ballet, que l’univers est à notre portée. Peut-être faut-il simplement, maintenant, se mettre à danser.

© Béryl Huba-Mylek

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