« Les sceptiques seront confondus »

Il vaut mieux avoir vu le film pour lire cet article

affiche MK2 Diaphana Distribution

De son propre aveu, Xavier Dolan traite, dans chacun de ses films, d’amours impossibles. Avec Mommy, il place pour la seconde fois la relation mère/fils au centre de l’intrigue. La figure maternelle obsède le réalisateur ; le seul film où elle n’a qu’une importance minime, Les Amours Imaginaires, est peut-être le plus drôle de sa filmographie, mais aussi le moins fort. Que ce soit Anne Dorval dans J’ai tué ma mère, Nathalie Baye dans Laurence Anyways, Lise Roy dans Tom à la ferme, ou Anne Dorval, de nouveau, dans Mommy, la mère hante la fiction du jeune homme. Elle change constamment, endosse différents costumes, se montre sous les traits de différentes actrices, s’invente et se réinvente autant que Xavier Dolan, mais, toujours, elle habite remarquablement ses films. Même lorsqu’elle paraît secondaire, le spectateur ne peut oublier sa présence, ni sa relation avec son fils, invariablement conflictuelle ; et pourtant, ils s’aiment.

Mommy est donc une histoire d’amour. Un amour impossible entre Diane, D.I.E, avec un cœur sur le « i », comme elle l’écrit, et Steve, son jeune fils incontrôlable. Un amour trouble. Diane s’habille comme une jeune femme, une adolescente qui aurait très mauvais goût même, avec des jeans moulants sur lesquels sont brodés des motifs colorés, des minijupes affriolantes, des joggings aux couleurs pétantes, et des hauts qui proclament des slogans invraisemblables. Perchée sur des chaussures très hautes et voyantes, elle se maquille beaucoup, utilise pour écrire un stylo rose décoré d’un horrible froufrou fuchsia, et n’hésite pas à pleurnicher comme une petite fille. Face à elle, Steve grimace, tire la langue, fait des gestes obscènes, ne peut s’empêcher d’être vulgaire dès qu’il ouvre la bouche, et rit à gorge déployée quand il lui prend l’envie. Il se déplace sur son longboard, la musique rugissant dans ses écouteurs, et s’amuse à faire tourner un cadi sur le parking d’un supermarché. Son minois angélique de petit blond aux yeux bleus ne trompe pourtant personne : il est capable d’une violence hors norme, et profère des menaces de mort qui glacent le sang. Tous deux paraissent parfaitement immatures, mais, paradoxalement, terriblement lucides, sur eux-mêmes, sur le monde qui les entoure, sur leur histoire.

mère et fils MK2 Diaphana Distribution

Dès le début, une employée du centre, où Steve a été enfermé, tente de faire comprendre à Diane que même l’amour ne peut pas sauver un enfant malade. Si la mère rétorque alors « les sceptiques seront confondus », elle n’est pourtant pas aussi aveugle qu’elle le laisse entendre. Lorsqu’elle se confie à Kyla, la voisine qui va entrer dans le couple fusionnel que forment Diane et Steve, elle explique ainsi que son fils a un problème, qu’il est incontrôlable, très violent (elle dira qu’il « a du charisme ») et qu’elle ne sait jamais quand l’explosion va arriver. C’est juste une question de temps. Le film s’ouvre sur Diane qui cueille une pomme, image fantasmée, lumineuse, qui dit déjà la fin du paradis. En recueillant Steve (puisque le centre où il se trouve l’expulse), la mère sait qu’une parenthèse s’ouvre. Une parenthèse paradisiaque, oui, même si elle va être habitée par les ténèbres, par la brutalité à laquelle Steve ne peut pas se soustraire. Le jeune homme quitte une sorte de prison, passant avec sa mère les grilles de l’établissement où il a vécu. Un air de vacances habite les premières scènes, il découvre la nouvelle maison, le nouveau quartier. Mais, et le spectateur le sait dès le début, Steve va finir derrière des grilles de nouveau. Il est voué à l’enfermement.

Lorsque Diane pleure, quand elle perd son travail, Steve lui essuie les yeux, la rassure. Il lui jure que, désormais, il va la protéger, prendre soin d’elle. Ils sont une « team ». Cette place qu’il veut prendre, celle de son père quelque part, il ne cesse de tenter de se l’approprier. Il se montre jaloux du voisin qui veut séduire sa mère, dégoûté par la mascarade amoureuse dans la terrible scène au karaoké, où il chante son amour sur « Vivo per lei » d’Andrea Bocelli. Deux scènes racontent cet attachement « incestueux » de Steve pour sa « mommy ». La première, alors qu’il la console, où Steve place sa main sur la bouche de sa mère et l’embrasse ainsi, à travers la paume qui empêche leurs lèvres de se toucher. La seconde, plus tard dans le film, où Diane, soulagée, découvre Steve dans sa chambre alors qu’il avait disparu. Il se lève alors de son lit, visiblement nu, s’approche de sa mère, et l’embrasse, cette fois véritablement. Diane le repousse, et s’éloigne, mais elle ne semble pas particulièrement surprise. Car le film raconte cela, la passion dévorante entre un fils et une mère, une passion épuisante, accaparante, et finalement destructrice. Une passion troublante, où les frontières deviennent floues. Le père de Steve est mort, et son absence pèse sur le film ; la mère et le fils semblent essayer de recréer une famille qu’ils ont perdue depuis longtemps. Parce que leur couple ne peut pas fonctionner, parce qu’ils ne peuvent pas vivre uniquement tous les deux, parce qu’ils sont trop près du gouffre quand ils sont ensemble, ils invitent une autre personne à rentrer dans leur monde.

Diane MK2 Diaphana Distribution

Cette obsession, celle d’être véritablement aimé, nourrit chaque scène du film. Steve demande ainsi à sa mère : « Toi pis moi, on s’aime encore, hein ? » Ce à quoi elle répond « Nous deux, c’est ça, qu’on fait d’mieux, mon homme. » Mais, comme l’employée du centre l’avait dit, aimer ne suffit pas pour sauver quelqu’un. Kyla, la professeure qui a emménagé en face de la maison où hurlent Diane et Steve, va s’immiscer petit à petit dans leur intimité. Elle va devenir l’arbitre, celle qui regarde, observe, mais agit, aussi. Celle qui sait dire non, qui sait dire « stop » à Steve. Le père mort pèse sur la mère et le fils, et les chansons du mix qu’il a laissé derrière lui envahissent le film. Mais c’est Kyla qui est physiquement présente, et danse avec eux sur du Céline Dion. C’est Kyla qui donne cours à Steve, Kyla qui lui apprend à se raser, Kyla qui prépare le dîner. Grâce à elle, Steve et Diane ne sont plus enfermés, ils peuvent respirer. Ils ne sont plus incapables de communiquer, ils peuvent échanger. Mal, à coup d’injures et d’insultes, mais tout de même mieux. Kyla, personnage bègue, traumatisée par la disparition de son fils, ne se confiera jamais à Diane. Elle n’est pas un ange gardien, elle se ressource auprès du couple maudit ; elle les utilise, quelque part, pour aller mieux. Mais cela n’empêche pas qu’elle les aide aussi, véritablement, un moment, à exister sans se détruire.

Car ce que les trois personnages cherchent ensemble, c’est la liberté, celle que crie Steve en roulant sur son skate, celle que Paul Eluard convoque dans son poème qu’utilisait Xavier Dolan dans Laurence Anyways. Kyla, Diane et Steve sont en sursis, ils savent que leur bulle va éclater, ils savent qu’ils ne peuvent pas, pour toujours, vivre ainsi. Car il faut bien que Kyla retourne à sa famille, car il faut bien que la violence dévore Steve, car il faut bien que Diane soit faible. Puisqu’ils sont humains. Mais avant de se séparer, ils vont connaître le bonheur, celui qu’il est difficile de trouver. En cela, le choix d’un cadre tronqué fait sens. Enfermés dans un carré parfait, les personnages évoluent, pendant tout le film, dans un format 1:1 qui semble les étouffer. Une forme de gêne s’installe parfois, un sentiment d’asphyxie, surtout dans les scènes où le démon qui habite Steve montre ses crocs, où il se jette sur sa mère, tape du poing, hurle. A deux reprises, pourtant, le cadre s’ouvre. Et jamais le spectateur n’a ainsi vu l’écran de cinéma, qu’il a pourtant l’habitude de voir plein. Jamais un tel sentiment de liberté n’a ainsi été ressenti. Tout à coup, les personnages, et le public avec, respirent. Si, la deuxième fois, le procédé marche peut-être moins, la première fois, c’est avec étonnement que l’on voit Steve ouvrir le cadre, avec effort ; il peine à en pousser les bords mais lorsqu’enfin ces derniers cèdent, un souffle nouveau se propage dans la salle.

Kyla MK2 Diaphana Distribution

Il faut reconnaître cela à Xavier Dolan, qu’on aime ou pas son cinéma : il ose. Il n’a peur de rien. Sans doute est-ce là la force du film, la force de Xavier Dolan. Diane et Steve pourraient être ridicules, surtout quand ils se trémoussent lascivement sur le tube « On ne change pas » de Céline Dion. Il serait facile, aussi, de les condamner, elle pour son apparente insouciance, lui pour son racisme. Pour leur irresponsabilité. Mais le spectateur est placé au même niveau qu’eux. Impossible de les juger, impossible de les idéaliser ou de les prendre de haut. Rarement un réalisateur a filmé avec autant d’amour ses personnages, avec autant de respect, sans jamais justifier ou punir. Le mélodrame est résolument pop, Oasis et Lana Del Rey hurlent à plein poumons, les ralentis s’invitent, les couleurs éclatent, le soleil brille. Car c’est la lumière que le réalisateur traque, avec une soif évidente, un besoin d’urgence. Il sait que la fulgurance des instants ne peut qu’être éphémère. Avec une sincérité brute, il nous invite à vivre pleinement, à ressentir violemment les émotions, à les vivre sans fausse pudeur.

Puisque ensuite, ce sera fini. Si la lumière a brillé, l’obscurité va revenir. Diane n’abandonne pas son enfant car il lui fait mal à elle ; elle n’abandonne pas son enfant car il frappe les autres. Elle l’abandonne après sa tentative de suicide. Cette fois, le monstre s’est retourné contre lui-même. Est-ce une coïncidence si le jeune homme se tranche les veines peu après avoir été repoussé par sa mère ? Toujours est-il que le faible équilibre qu’avait trouvé Kyla, Diane et Steve ensemble s’effondre. Et si on rit très souvent dans ce film, si l’espoir parvient à poindre son nez à de nombreuses reprises, le discours de la mère, à la fin, ne semble pas vraiment sincère. Croit-elle vraiment qu’un futur est possible, elle qui a fantasmé l’avenir de son enfant ? Pense-t-elle, réellement, que Steve peut s’en sortir ? Qu’abandonner sa famille est la meilleure solution ? Le spectateur est libre de choisir sa réponse, alors que Steve s’élance vers la lumineuse fenêtre de l’hôpital. Mais la chanson finale s’intitule « Born to Die ».

Steve MK2 Diaphana Distribution

On a beaucoup écrit, sur ce très beau film. Sur le talent de Xavier Dolan, sur les remarquables interprétations d’Anne Dorval et Suzanne Clément. Il ne faut pas oublier la fougue avec laquelle Antoine Olivier Pilon incarne Steve, à seulement seize ans, quelle force et profondeur il est capable d’offrir à son personnage. On a beaucoup, aussi, c’est la maladie des cinéphiles, comparé le cinéma du jeune cinéaste à d’autres. Mais les comparaisons ne tiennent plus. Xavier Dolan est devenu Xavier Dolan. Son film, singulier, ambitieux, a réussi à coupler l’exigence d’un grand auteur au succès populaire, en offrant une pépite émotionnelle et bouleversante à un public qui, enfin, l’adoube. En recevant son prix à Cannes, le jeune homme a déclaré : « Il n’y a pas de limite à notre ambition à part celles que nous nous donnons et celles que les autres nous donnent. (…) Tout est possible à qui rêve, ose, travaille et n’abandonne jamais. Et puisse ce prix en être la preuve la plus rayonnante. » Les cyniques, les sceptiques, ceux qui n’y croient plus, seront, espérons-le, « confondus » avec ce film flamboyant, où on brûle, où la lumière éclate, loin de la grisaille sinistre qui dévore si souvent les écrans.

© Béryl Huba-Mylek

3 réflexions sur “« Les sceptiques seront confondus »

  1. Permettez moi de corriger. Dans Laurence Anyways c’est Nathalie Baye qui joue la mère et pas Isabelle Huppert. Mais quelle idee de génie ce serait que DOLAN fasse tournee HUPPERT.

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s